Jeudi 1 novembre 2007
I.
 
C’est samedi. Quand Aurore se réveille elle a encore les oreilles qui bourdonnent à cause de la veille. Elle a l’impression d’avoir des boules de coton qui lui couvrent les tympans et qui feutrent tous les bruits extérieurs. Mais aujourd’hui elle peut rester au lit. Elle referme les yeux et reste immobile comme ça pendant un moment. Elle aime bien rester dans son lit le matin, même quand elle est réveillée. Ca peut durer des heures comme ça quand elle n’a rien de spécial à faire. Mais elle commence à avoir faim. Il est bientôt 14h00. Elle se lève pour aller prendre sa douche, la maison est vide. Elle en profite pour prendre un bout de pain et de la confiture. Normalement elle n'a pas le droit de manger chez sa famille d'accueil le week-end. Du moins elle n'a pas le droit de piocher dans le placard. C'était pas dans le contrat. C’est pas grave elle mange chez Saël. Mais là elle ne le verra pas tout de suite. Elle s’entend bien avec sa famille, elle est devenue comme leur fille et eux un peu comme ses parents de substitutions puisque les siens ne sont pas là.
Une fois habillée elle appelle sa copine Sonia, elle habite juste à côté. Saël doit réviser cet après-midi, quand elle est là ils n’arrivent pas à se concentrer sur le travail alors elle viendra le voir un petit peu plus tard. Sonia c’est une copine de classe, plutôt jolie, elle est très brune et assez délurée. Elles se retrouvent des fois pour fumer des joints. Aurore saute dans son jean noir délavé et enfile sa blouse kaki par-dessus son T-shirt blanc. Ses baskets au pied elle sort retrouver Sonia chez elle. Dehors il fait beau, le soleil est haut dans le ciel. Sa copine l’attend sur son balcon, elle lui fait signe de monter mais de ne pas faire trop de bruit parce que sa mère dort. Elle est avec Laetitia, une fille du lycée qui est en même année qu’elles, mais en section ES. Elle c’est tout le contraire, elle a de longs cheveux blonds, elle est très pâle et plutôt timide. Aurore s’assied à côté d’elles, par terre. Elles s’allument un joint et le fond tourner. La première fois qu’elle a fumé c’était avec Cristale, elle avait 14 ans.
 
II.
 
C’est l’été. Il fait chaud. C’est le festival de la musique et Aurore rejoint Cristale pour aller écouter un concert. Il y a des garçons avec elles et l’un d’entre eux est le petit copain de Cristale. Cristale, c’est sa meilleure amie. Aurore l’a connue à l’occasion d’un voyage scolaire en 4eme, où ses parents l’avaient forcés à aller. C’était il y a un an. Aurore n’avait pas trop d’amis à l’époque, elle se sentait un peu larguée par rapport aux autres, et les autres ça les faisaient rire et ça les rendaient cruels. Elle les haïssait tous. Et pourtant elle avait dû faire ce voyage, avec eux. Pendant le trajet en bus qui les menait à T. Aurore a sympathisé avec cette fille, une petite brune qui rigolait toujours pour un rien. En rentrant elles ont continuées à traîner toutes les deux pendant les pauses, après les cours et les week-ends. Elles étaient toujours fourrées ensemble. Cristale habitait à une heure de l’école, en banlieue. C’était l’aînée de la famille, elle avait un petit frère et une petite sœur. Elle se faisait taper dessus par son père et sa mère s’occupait pas trop d’eux. Du coup ils étaient livrés à eux même et elle jouait la mère de remplacement pour ses frères et sœurs. Elle tendait à la dépression, mais malgré tout Aurore la trouvait forte de supporter tout ça. En tout cas, elle n’était pas comme tout le monde et c’est sans doute ce qui les avait rapprochées.
Le copain de Cristale a amené de l’herbe. Auore n’en a jamais pris, mais Cristale si et depuis longtemps. C’est une habituée. Depuis qu’elle est petite sa mère laisse traîner des petits sacs transparents pleins d’une substance verdâtre compactée un peu partout dans la maison. Un jour, à force de la voir faire elle a voulut essayer aussi cette substance étrange compactée dans ces petits sacs transparents, elle avait 12 ans. Il y a foule devant l’estrade. Le groupe se retire à l’écart et s’assoit sous un arbre. Aurore est adossée contre le tronc. Le copain de Cristale met l’herbe dans une feuille de papier fin et le roule soigneusement pour lui donner l’aspect d’une cigarette. Une fois que l’objet a eu une belle forme conique, il sort son briquet et l’allume. Aurore est un peu nerveuse. Une odeur forte s’échappe dans les airs. C’est bizarre ça sent la moufette, ça sent pas très bon en fait. On lui passe l’étrange cône en papier tout en longueur et elle le coince entre ses lèvres et aspire, comme elle a vu faire les autres. C’est fort, elle se met à tousser et le passe à Cristale, assise juste à côté, qui rigole puis aspire à son tour avec naturel. Elle retient la fumée en elle et recrache quelques secondes plus tard. Le copain de Cristale a les yeux qui ont rougis, il est dans la lune et fixe le vide obstinément. Cristale, elle, se met à rigoler toute seule pour n’importe quoi. Aurore ne sent rien. Ils restent là une bonne demi-heure, puis ils vont se mêler à la foule. La musique résonne dans sa tête.
Aurore est restée copine avec Cristale jusqu’en 2nd. Elles faisaient tout ensemble, de vraies inséparables. Aurore l’admirait aussi, Cristale savait tellement de chose, elle semblait tellement sur d’elle. Et puis elle avait de l’expérience, avec les garçons et le reste, elle semblait n’avoir peur de rien et Aurore se raccrochait à cette force apparente et tentait de s’en approprier un peu. Puis elle est partie à M. pour continuer ses études et Cristale, elle est restée. Elle a arrêté l’école et cherché du travail. Elles ne se sont plus données de nouvelles.
 
III.
 
Aurore s’arrête au vidéoclub sur le chemin de chez Saël. Il est 17h00. Elle s’attarde dans le rayon des films d’auteur et découvre plusieurs pochettes de films étudiés en classe : Les parapluies de Cherbourg, Hiroshima mon amour, M le Maudit et pleins d’autres. Elle cherche un film de David Lynch qui s’appelle Full Metal Jacket. Elle en a vue une partie en classe la semaine dernière et elle voudrait voir la suite. Ses doigts parcourent un à un les boîtiers jusqu’à ce qu’elle tombe sur le titre qu’elle cherchait. Son téléphone vibre dans sa poche. C’est Saël, elle est tellement contente de passe la soirée avec lui, elle lui donne le nom du film qu’elle a loué. De toute façon, du moment qu’il est avec elle il est content.
Quand Aurore sonne à la porte c’est Saël qui lui ouvre. Ses parents sont partis pour la soirée. Ils s’installent sur le canapé du salon. Elle s’enfouie dans les bras de Saël et il met en route le film à l’aide de la télécommande. Saël effleure doucement les bras d’Aurore d’un mouvement répétitif. Elle frissonne.
Quand elle est dans ses bras elle se sent protégé de tout. Elle se sent forte et en même tant si fragile.
Par Olivia Woerly - Publié dans : Roman : Le 7ème jour - Communauté : Litterature
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