I.
Il est 8h00. Le réveil sonne. Aurore se lève péniblement. Elle n’a pas fermé l’œil de la nuit. Les images de Cristale se sont bousculées dans sa
tête en une tempête rugissante et sanglante. Dans une semi inconscience, elle a tenté plusieurs fois d’échapper à cette tempête incompréhensible qui lui donnait le vertige, mais elle y
replongeait aussitôt. Cette bataille a duré toute la nuit et maintenant elle sent ses yeux creux et des cernes mauves et prononcées se dessiner sur son visage. Devant le miroir de sa chambre elle
se regarde pendant de longues minutes. Elle a le teint brouillé. Elle sent une douleur vive lui marteler le crâne. Les minutes passent et elle reste là, inactive et blême, devant le miroir de sa
chambre. Il est déjà 8h20. Ce matin elle n’ira pas à l’école, ce matin elle s’en fout. Elle s’en fout de Bougainville et des nombres invisibles. Elle s’en fout de tous ces profs qui n’arrêtent
pas de la soûler avec le bac. Et elle s’en fout d’Amine qui ne la lâche pas avec ses yeux. Elle s’en fout du proviseur qui n’a toujours pas compris qu’elle était en famille d’accueil et que ça ne
servait à rien d’appeler chez elle pour prévenir de ses absences. Elle reste devant le miroir encore quelques minutes et elle se recouche. Aujourd’hui elle n’ira pas à l’école et elle s’en fout.
Elle retourne se coucher sans rien avaler, elle se sent anesthésié, elle ne sent pas la faim. En regagnant son lit, une vague nauséeuse la submerge et lui fait dangereusement tourner la
tête.
Il est 12h00. Son téléphone sonne et Aurore ouvre un œil. Elle regarde la petite machine grise métallisée s’activer dans tous les sens et vrombir
comme un moteur. C’est Maria. C’est écrit sur l’afficheur. Aurore tend la main pour répondre :
- Allo
- Salut Maria
Aurore a la voix pâteuse et éteinte.
- Qu’est-ce que tu fous, tu viens de te réveiller ?
- Ouais
- T’es pas allée à l’école
- Non j’ai pas très bien dormie cette nuit
- Pourquoi ?
- Oh rien de spécial, comme d’hab’ quoi, une insomnie
- Ah OK
Aurore n’a pas voulut lui raconter. Elle ne connaît Maria que depuis 1 mois elle ne se sent pas de lui raconter pour Cristale, leur ancienne
amitié, ses souvenirs et ce désespoir qui était en elle et qui a finit par la tuer. Maria enchaîne :
- Passes moi voir si tu veux
- Ouais pourquoi pas, je me prépare j’arrive dans une heure environ
- OK à toute
- Bye
Aurore raccroche. Elle a rencontré Maria par l’intermédiaire de Laetitia. Laetitia, elle fait partie de ces filles super sociables qui ont plein
d’amis, qui font rigoler tout le monde et qui sont toujours au centre de l’attention. Dès qu’elle étaient en groupe les projecteurs se braquaient sur elle. De temps en temps Aurore se disait que
ça devait être bien d’être aussi à l’aise avec les autres, de rigoler franchement sans penser qu’on est pas à sa place, sans se soucier du regard des autres et sans craindre d’être transpercée
par cette flèche invisible qui nous suit obstinément et nous menace à tous moments, au moindre fait pas, de sa pointe affilée. Elle est un peu plus vieille qu’Aurore, mais malgré ça elle sent que
parfois il y a des choses que Maria ne peut pas comprendre. Elle est un différente ou plutôt comme les autres, elle fait partie de l’autre monde, celui des gens normaux. Elle habite avec son
frère dans un appartement luxueux du centre-ville. Ce sont ses parents qui payent et leur envoi de l’argent depuis l’étranger, régulièrement, au moindre mouvement de sourcil. Maria et son frère
sont là pour les études, ils vont à l’université. C’est sans doute pour suivre le mouvement de mode des familles mondaines qu’on les a envoyé là. L’établissement où ils étudient fait partie
des quelques universités dans le monde qui ont la cote chez les riches, et qui accueillent chaque année leurs enfants venus du monde entier. Ceux-ci prennent alors la ville en otage avec leur
réserve d’argent quasi-intarissable et ceci au grand plaisir du marché de la consommation. Ils sortent tous les week-ends, s’envoient des bouteilles d’alcool à n’en plus finir, vont dans les
boîtes les plus à la mode et sèchent la moitié de leurs cours à l’université. Une bonne passe chez eux pour faire le ménage et comme ils ne font pas à manger, ils se nourrissent de « take
away » et de surgelés. C’est peut-être tout ça, toute cette superficialité, tout ce luxe, qui éloignent Maria et Aurore. Ses amies à elles se font des brushings, se liment les ongles pendant
les cours et jouent avec les hommes comme si c’était des marionnettes programmées et jetables. Elles se préparent pendant des heures pour sortir en boîte et se trémoussent dans leurs belles robes
de marque sous le regard aguiché des mâles autour d’elles. Elles ne se pendent pas au beau milieu d’un après-midi de désespoir dans la cuisine familiale. Tout semble si simple pour ces filles.
Elles sont jamais préoccupées, ou bien peut-être que si pour une histoire de cœur ou pour un dilemme vestimentaire. Mais pas comme Aurore, ni comme Cristale, pas au point de se demander si on
veut encore vivre ou bien mourir. Mais ça lui est égal, Aurore ne voudrait pas échanger avec elle-même si elle le pouvait. Tout ça lui semble finalement un peu vide de sens. En attendant, c’est
une copine avec qui elle fait la fête de temps en temps, si elle peut lui changer les idées pourquoi pas.
II.
Il est 13h00. Aurore arrive chez Maria. Elle est en train de se lisser les cheveux avec une plaque en céramique dernier cri. Maria ne sort jamais
de chez elle si elle n’est pas impeccable. Elle a mis du gel qui sent les fruits. Elle propose à Aurore de lui lisser aussi les cheveux. Aurore se laisse faire. Elle aime bien qu’on s’occupe
d’elle, comme quand elle avait cinq ans et que sa mère lui coiffait les cheveux avant d’aller à l’école. Les cheveux lisses lui vont bien, ils lui donnent une finesse harmonieuse et
élégante. Ils retombent sur ses épaules et brillent avec une douceur infinie. Ses cheveux ressemble à ceux des femmes qui font virevolter leur longue tignasse dans les pubs de shampoings
Fructis ou Pantene, de droite à gauche, avec la brillance et l’éclat des diamants. Elles sortent dans les rues animées du centre-ville et vont s’asseoir dans un café branché que Maria connaît. Un
ami de Maria les rejoint un peu plus tard. Ils parlent de tout et de rien. De rien surtout. Pleins de choses qui n’atteignent pas Aurore. Mais elle hoche la tête lascivement en suivant la
conversation, de loin et esquisse un sourire de temps en temps. Pleins de choses se bousculent dans sa tête, mais personne ne s’en rend compte. Pourtant elle a l’impression qu’on ne voit que ça,
que la terre tangue sous ses pieds. Mais non, personne ne s’en rend compte, ou peut-être tout simplement que personne ne fait attention. Aurore s’est toujours sentie un peu différente des autres.
Ca aurait peut-être été plus simple d’êtres comme tout le monde. Elle s’est toujours posée beaucoup de questions, eu ces angoisses qui l’attrapaient à la gorge sans prévenir, mais elle a aussi
toujours su si bien le cacher. C’était très dur de le lire dans ses yeux. Alors elle ne leur en voulait pas, à Maria et à son ami de ne pas le voir. Alors elle suit la conversation de loin,
chacun dans leur monde ils parlent même si ça ne veut rien dire, juste pour passer le temps.
Puis le téléphone d’Aurore se met à vibrer. Le nom de Saël s’affiche. Le cœur d’Aurore se met lui aussi à vibrer en elle. Elle répond, doucement,
elle se sent en paix.
- Saël ?
- Tu étais où j’étais inquiet !
C’est bête, mais Aurore aimait bien qu’on s’inquiète pour elle. Surtout Saël. C’était comme une preuve empirique de son amour, même si elle n’en
n’avait jamais douté. Simplement pour faire vivre l’amour il faut se le prouver sans cesse, sinon il s’ennui et un jour il s’est tellement ennuyé qu’il s’endort. Enfin tout le monde est un peu
pareil. On aime bien qu’une personne chère s’inquiète pour nous. Ca veut dire qu’elle tient vraiment à nous et qu’on compte, pour de vrai.
- Je te raconterai, je suis au café Mousseline avec Maria, je le sentais pas trop ce matin…on se voit ? Tu fais quoi, tu me manques…
- Toi aussi, je te rejoint au café si tu veux, les autres veulent sortir en boîte ce soir ça te dit ?
- Ouais pourquoi pas…d’accord je t’attend, je t’aime
- Moi aussi
Aurore s’est un peu écarté pour parler. Elle se rassoit. Maria lui sourit, mais elle sent un peu de jalousie dans son expression. Aurore a
remarqué qu’avec le temps, les gens commençaient à envier leur amour, à elle et à Saël. Elle comprend, ils avaient tant de chance. Au début tout le monde leur témoignait de l’affection, de la
gentillesse tout le monde étaient contents pour eux. Mais ça a duré, et les gens ont commencés à être moins contents, même si ils disaient le contraire. Ils avaient des paroles mal intentionnées
ou des faux conseils, ils ne comprenaient pas que ça marche si bien, que ça dure, alors sans doute essayaient-ils de remédier à cette situation à leur manière, pour que tout redevienne
« normal ». Pour qu’ils puissent à nouveau comprendre et que leur espace cognitif arrête de s’échauffer. Aurore ça lui était égal puisque Saël et elle c’était plus fort que ça. C’était
juste un peu lourd par moment.
III.
Il est 23h00. Ils se mettent en route avec Saël et des amis à lui. Jeff et les autres. Jeff c’est son meilleur ami, ils se connaissent depuis
l’enfance. Aurore les aime bien ces amis, simplement dernièrement eux aussi ont commencés à trouver leur relation moins arrangeante. Du coup ils ont beau faire des sourires et boire ensemble en
boîte, Aurore sait qu’ils préféraient avoir Saël plus dispo, donc moins avec elle. Comme quand ils allaient draguer en boîte avant et qu’ils faisaient la bringue jusqu’à pas d’heure. Au début par
contre tout le monde était content, ils trouvaient Aurore mignonne et sympa. C’est devenu moins mignon quand ça a commencé à durer. Et elle sent que ça pèse parfois sur Saël qui sait plus comment
se partager et où donner de la tête.
Il y a une longue queue devant l’entrée du Paradise. Comme tous les vendredi soirs. Tous attendaient, parés de vêtements plus extravagant les uns
que les autres. Aurore ça lui faisait penser à une grande mascarade tout ce cirque, et parfois elle en avait honte. Honte devant qui elle ne sait pas puisque tous ceux qui l’entouraient entraient
dans le jeu. Elle avait juste toujours trouvé ça bizarre de se préparer pendant toute une soirée, se casser la tête pour savoir quel vêtement on va enfiler et celui qui nous exposera le plus au
regarde des autres. Puis l’attente devant l’entrée de la boîte, avec les deux gorilles antipathiques qui cadraient la porte et qui, selon leur bon vouloir, laissaient l’accès ou non. Tout ça pour
aller se trémousser sur une piste de danse au milieu d’un amas de corps suant et déchaînés souvent sous l’œil brillant d’une bande de garçons en pleine chasse.
Saël connaît un des videurs, ils rentrent immédiatement sous le regard parfois jaloux, parfois envieux ou admiratif de la file d’attente. A
l’intérieur on entend un remix de la chanson Satisfaction qui résonne à tue-tête. On ne s’entend même plus parler. Aurore sent les vibrations de la musique dans tout son corps. Elle ne
peut plus penser à rien, sa tête est prise en otage. Elle se laisse aller à cette perte de contrôle et fait signe à Saël qu’elle va danser. Elle lui tend son sac et se fraie un chemin au centre
de la piste de danse. Les corps sont serrés, il fait chaud, Aurore ferme les yeux et danse au rythme de la musique. Elle fait bouger ses hanches, doucement, puis avec plus de ferveur. Elle lève
ses bras et les coordonne avec les mouvements de ses hanches. Elle ne fait plus partie de ce monde, elle flotte sous l’emprise de la musique, elle se sent libre. Des mains se posent sur ses
hanchent et adoptent leur rythme. Elle sent une respiration dans son cou. Les lèvres de Saël parcourent le haut de son dos, puis d’un coup de main il la retourne et prend possession de sa bouche.
Aurore se laisse faire. Ils dansent comme ça pendant de longues minutes.
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