Lundi 10 septembre 2007
La première fois que j’ai mis les pieds là-dedans j’ai su que ça craignait grave. Même de loin on aurait dit des tours à l’abandon flanquées au milieu d’une zone industrielle.
Pour mettre en contexte, je vis au Québec avec ma mère et mon petit frère. Mes parents sont français. Je ne me sens ni plus canadienne que
française et inversement. Je ne me sens de nulle part en fait. La plupart de mes potes sont des étrangers et on aime bien rigoler des québécois avec leur accent chelou. Mais c’est ma terre
d’accueil et ça va les gens sont en général assez sympas. J’étais hébergé chez des amis de ma mère depuis mon arrivée en France, mais je pouvais plus rester chez eux, et j’avais besoin d’un
endroit où crécher en attendant le début des cours dans mon université d’accueil.
Donc, pour en revenir à cette cité universitaire, elle avait des airs de Prison Break, en moins propre même et sans le beau gosse. Y
avait le couloir de la mort avec un nom super glauque : bâtiment G étage 1. La couleur des murs avait tellement une sale gueule que je peux même pas dire si ils étaient jaune, blanc ou gris.
La peinture se détachait de partout. On aurait dit qu’il y avait eu une guerre civile là-dedans.
Puis les chambres. Dans le couloir il y avait plus de quarante chambres. Un vrai camp de concentration. Elles avaient plutôt l’allure de cellules
sorties tout droit du film Hostel de Tarantino. Un lit de camp tout rouillé, fichu d’un matelas de 3 cm d’épaisseur complètement défoncé (qu’on a bien voulut me changer pour un vieux
matelas d’hôpital plastifié et orné d’une grosse tâche jaune orange, qui ressemblait surtout à une tâche de pisse). Les murs étaient repeints jaunes glauques à la va-vite. Le sol pire que celui
d’un hôpital psychiatrique, d’ailleurs on sait pas ce qu’il s’était passé dessus, il était tout abîmé et à moitié arraché par endroits. Et enfin un coin lavabo mutilé de guerre qui avait lui
aussi une sale gueule. L’évier était tout encroûté jaunâtre et un coin de pourriture d’une couleur indéfinissable venait orner le tout dans un coin du mur.
La cuisine commune qui donnait sur le couloir ressemblait plus à un laboratoire abandonné des années 70. Le long du mur il y avait un comptoir sur
lequel trônaient quatre ronds de poêles électriques, dont deux étaient HS. Et ceux qui restaient sautaient une fois sur deux quand on les allumait. Il fallait alors réenclencher les fusibles dans
un vieux placards miteux et plein d’araignées mutantes.
A côté il y avait trois douches mixtes version Formule 1 dans des cabines en plastique vertes. Et à l’autre bout du couloir 5 toilettes sans
rebords de toilette. On aurait dit qu’elles avaient été plantées là en cours de route et qu’on n’avait pas eu envie de les finir. Les portes des douches et des toilettes avaient été défoncées à
coup de couteau, ce qui fait que n’importe qui pouvait y entrer et d’ailleurs tous les SDF du 92 avaient du se passer le mot. Ca sentait vraiment la merde tout ça.
Quand j’ai dû aller m’enregistrer à l’accueil, ça n’a fait que confirmer ma première impression. Il y avait une dame derrière son vieux comptoir
gris et usé au milieu d’une grande salle vide qui m’a regardé de haut. Je me suis avancée vers elle avec mes bagages et j’ai commencé à expliquer ma situation : mon échange
interuniversitaire, la résidence étudiante, etc. Sans même m’écouter, elle m’a coupé de sa voix aigrie et m’a fait la liste complète du protocole (surtout du protocole financier) :
- 180 euros pour la chambre plus une caution d’un mois de loyer donc un total de 360 euros.
C'est tout ce qu'elle a dit. J’ai cru que mon cœur allait arrêter de battre d’un coup et que j’allais faire une syncope là tout de suite devant
cette tarée. J’ai balbutié que je n’avais pas autant d’argent sur moi. Elle s’est cru gentille en me proposant de ne payer que le loyer aujourd'hui et la caution le lendemain, mais je lui ai dit
que je n’avais pas de quoi payer cette caution ni aujourd’hui ni demain et que je n’avais que de quoi payer une semaine de loyer, mais que je me débrouillerai pour avoir l’argent rapidement. Elle
a commencé à m’engueuler parce que je me pointais là sans fric et que c’était irresponsable et que de toute façon c’était pas son problème. Et du coup j’ai pleuré. Je m’en fous de tes conseils
vieille conne et de toute façon t’es pas ma mère. Et pour clore la conversation je lui ai dit que c’était une honte d’exiger des cautions pour un taudis pareil. J’avais l’air tellement dépassée à
cause de cette sorcière qu’un collègue a du avoir pitié. Il est venu vers moi, il avait l’air désolé et essayait tant bien que mal d’être sympa. J’ai eu envie de lui dire qu’il pouvait se la
ranger sa pitié, mais j’ai fait un effort, il voulait juste essayer de rattraper l’attitude de cette mégère. Il m’a inscrit un numéro sur un bout de papier, bafouillant que c’était le numéro de
la maison du Canada ou je sais pas quelle connerie, et il me l’a tendu. Bizarrement, ça m’a énervé encore plus et j’ai du prendre sur moi pour ne pas lui faire bouffer son papier. La pauvre il
voulait juste être gentil, mais ça servait à rien son truc. J’avais besoin de fric et ça avait beau s’appeler la Maison de machinchose ils allaient pas me faire la charité juste parce qu’on
venait du même bled. J’ai quand même pris son petit papier, j’ai étouffé un merci à travers ma gorge serrée et je suis repartie avec mon joli sac rose et ma tronche d’enterrement. Quelle conne
cette vieille sorcière avec ses yeux qui se disaient merde l’un à l’autre. Elle avait vraiment une gueule de poisson. Et pas n’importe quel poisson, mais de ceux qui vivent dans des eaux
tellement toxiques qu’ils sont tout maigres et difformes et que finalement ils ressemblent plus à rien. Elle devait vraiment avoir une vie de chiotte pour être aigrie comme ça. Je l’imaginais
bien le soir toute seule devant sa télé toute pourrie des années 50 à regarder des téléfilms naz avec un chat aussi con qu’elle et des vieux rideaux à fleurs jaunis qui puent la boule à
mite.
Du coup je suis allée chez une tante éloignée de la famille qui s’en sortait plus avec tous ses gamins et qui m’a gentiment fait comprendre qu’il
n y avait pas de place pour moi chez elle. Mais elle m’a quand même passé son téléphone et refilé le numéro du Secours Catholique en me disant qu’ils pouvaient peut-être faire quelque chose. Là
ça devenait vraiment foireux.
Alors je suis aussi allée voir une nana qui bossait pour le CROUS, pour qu’elle m’aide à me sortir de ce bordel. Elle était aussi merdique que la
connasse du comptoir d'accueil de la cité. Je sais pas ce qu'ils ont dans ce milieu, ils sont tous complètement aigris. Ils ont le teint grisâtre et une voix à faire peur. En même temps quand on
regarde un peu l'état des choses ça m'étonne pas. Ils doivent passer la journée à gérer des mecs qui viennent chialer, qui ont pas de fric et qui sont trop en galère. En même temps c'est un peu
le principe, si tout le monde était riche on aurait pas besoin de construire des cités remplies de chambres de 6 à 9m2 qu'on arrête un jour d'entretenir parce qu'on nous a pas débloqué les fonds
nécessaires, ou bien parce qu'on a décidé de faire autre chose avec en se disant que les cités étudiantes décrépies étaient pas une priorité. Je lui ai expliqué les cafards et tout le truc, mais
j'ai rarement vu quelqu'un en avoir plus rien à foutre de ce qu'on lui racontait. Elle m'a répondu qu'elle pouvait rien faire parce que c'était la cité u rattachée à mon université et que, en
gros, j'avais qu'à avoir choisi une autre université avant de partir. Et voilà comment elle s'est débarrassé de mon problème, et donc de moi-même, en quelques petites minutes. Ils sont bien
entraînés quand même, ça y a pas à dire.
Bref, il a donc fallut que je retourne chez les amis de ma mère pour la nuit. Mais là aussi ça commençait à craindre. Je sais pas comment les
parents s’étaient mis en tête qu'il y avait une histoire entre moi et leur fils, qui soit dit en passant avait déjà une copine. La psychose à deux balles qui foutait une sale ambiance. On se
serait cru dans Les feux de l’amour en plus naz. Ma mère m’a appelé paniquée, la pauvre elle devait s’inquiéter, elle essayait tant bien que mal de trouver des solutions. En réalité y avait pas
grand chose à faire. J'ai emménagé dans mon 9m2 infesté de cafards, c’était probablement mieux comme ça.
C’est assez marrant dans la vie quand quelque chose commence à partir en vrille généralement tu constates que ce ne sera que le début d’une longue série de trucs qui partent en vrille. Comme ce truc de résidence où plus t’essayes de t’en sortir plus tu t’enfonces.
Ou bien à chaque fois que tu règles un problème une autre poisse te tombe dessus direct. Comme si quelqu’un te surveillait en permanence et se
disait que celle-là on va pas lui lâcher la grappe. Mais ça va quand t’es habitué tu deviens plus malin et tu te laisses moins surprendre. Tu attends gentiment la poisse suivante parce que
tu sais qu’il y en aura une. C’est moins dur psychologiquement en tout cas.
Quand j’ai eu réglé mon problème de paiement de chambre (j’ai dû emprunter de l’argent à la tante qui voulait pas de moi chez elle, mais bon dans
ce genre de situation on met sa dignité de côté) je me suis dit que j’allais pouvoir souffler un peu. Mais non y a ces salopards de frais de scolarité canadiens qui ont déboulés, avec un boucan
d’enfer d’ailleurs. En gros, même si j’étais pas là-bas pour le semestre, je payais l’équivalent de 1000 euros pour le gentil étudiant français qui faisait le trajet dans l’autre sens. Dès que
j’ai pu trouver un arrangement avec eux j’ai une agence de recouvrement qui m’est tombé dessus pour une carte de crédit que j’avais chopé au Québec (et je dit choper parce que c’est une
vraie plaie ces conneries quand t’as pas de quoi rembourser). J’ai essayé de les fuir un moment, mais comme ils se faisaient de plus en plus insistants j’ai dû faire face et j’ai essayé tant bien
que mal de négocier avec eux. Mais c’est galère quand on a pas de blé, surtout que ça c’est un truc qu’ils comprennent pas les agences de recouvrement. Pour eux, tout le monde a toujours de quoi
payer, et si tu dis le contraire c’est juste que t’es qu’un mytho qui veut pas régler ses dettes. Une fois y a une meuf qui m’a fait rigoler. Au téléphone elle m’a dit « Vous n’avez qu’à
vous serrer la ceinture quelques mois ». Je l’aurai mangée toute crue cette bouffonne. C’est quoi son problème, qu’est-ce qu’elle en sait si j’ai pas déjà la ceinture mega serrée et rien
dans les frigo au 15 du mois. Mais ça comme j’ai dit ils peuvent pas capter, c’est pas leur domaine ça. Eux leur domaine c’est réclamer le fric c’est tout. Faut pas leur demander de faire du
social.
Bon pour en revenir à la poisse effet boule de neige, quand j’ai réussi à négocier avec cette conne qui comprenait rien à rien, y a mon prêt
étudiant, celui qui avait servit à payer mes cours et à me foutre gentiment là où j’étais qui a commencé à réclamer son fric. Quand t’as pas d’argent de toute façon t’es niqué, on te lâchera
jamais la grappe. Rien que les prêts étudiants ils vont commencer à te sucer le quart de tes revenus dès que t’auras un premier boulot, même si t’es payé le SMIC et que tu croules sous le
charges. Et tout le monde sait qu’en France les charges c’est balaise.
Mais ce qui est bien c’est qu’après ça te permet d’avoir des trucs comme les APL, quand t’es trop en galère pour payer ton logement. C’est pas
partout dans le monde qu’on te file du fric pour t’aider à payer ton loyer. Sauf que quand on regarde bien y a le revers de la médaille et c’est vraiment traître. Les APL c’est bien, l’Assurance
Maladie aussi. Mais quand tu peux pas avoir de logement ni de boulot parce que les locataires et les employeurs sont devenus trop méfiants ça veut plus dire grand chose. Les gens sont tellement
protégés que les locataires et les employeurs n’ont plus aucun intérêt à louer ou à embaucher puisque s’il y a une couille ce sera toujours de leur faute. Et à force de victimiser les gens, ils
se mettent à pleurnicher pour tout et se sentent abusés même quand ils sont dans leur tord. De toute façon ils auront toujours raison. Voilà pourquoi il y a autant de logements vides et d’emplois
inoccupés. Alors au final tout marche par piston et si t’en as pas ben t’es en galère. Dans ce pays pour s’en sortir, faut soit être super pauvre, super riche ou avoir un carnet d’adresse
béton.
Mais je crois que la pire chose dans ce pays c’est les administrations. En vrai c’est pire que la meilleur des caricatures, pire que dans les
douze travaux d’Astérix ou tout ce qu’on peut s’imaginer comme stéréotype. Au début ça va t’es patient, tu cherches à comprendre, mais tu lâches vite l’affaire. Chaque fois que tu veux faire les
choses proprement y a pas moyen. Il faut trouver les magouilles, détourner les procédures ou alors la jouer au bord du suicide la larme à l’œil pour obtenir ce que tu veux. Sinon t’es franchement
le dernier de leurs soucis. En résumé, faut être soit magouilleur ou soit comédien, sinon t'as que dalle.
Ce qui est marrant c’est que tout le monde sait qu’on passe très rarement pas la voie directe, mais c’est une sorte de truc implicite qui s’est
mis en place et qui encourage à détourner les règles. Et c’est comme ça que ça marche le mieux, du coup il faut juste savoir s'y prendre. Mais quand on sait pas c’est chaud on s’en prend plein la
gueule. De toute façon les administratifs tu peux pas être sérieux avec eux. Ils sont jamais là quand il faut (d’ailleurs on se demande pourquoi les horaires de bureau existent), combien de fois
je me suis retrouvée à poiroter devant une porte fermée alors que j’étais venue exprès pendant les heures d’ouverture. Et puis t’as jamais le bon papier. Ils aiment bien te dire qu’en fait le
papier on le récupère au bureau d’à côté, mais qu’il va falloir attendre parce que Mme Dupont est en vacance et qu’après il faudra encore attendre pour qu’elle te tamponne ta feuille parce
qu’elle même part avec sa petite famille au Club Med pour 10 jours, mais que de toute façon tu peux lui communiquer par mail (ce qui ne sert strictement à rien parce qu’elle te dit par la même
occasion qu’elle risque de ne pas pouvoir les consulter).
Et 9 fois sur 10 t’as l’impression de les faire chier. Alors déjà s’occuper des papiers c’est relou mais quand en plus on te tire la tronche et on
te complique les choses c’est encore pire. On dirait toujours que tu les déranges au milieu de leur pause café et de leur discussion avec mémère sur leurs conditions de travail qui sont
« vraiment trop inacceptables ».
C’est peut-être pour tout ça d’ailleurs que les français sont devenus les plus grands magouilleurs et les plus grands plaignards de la
planète.
Une fois je me suis mise dans une situation super foireuse. J’ai changé de département de Sécurité Sociale et comme si c’était pas suffisant j’ai
paumé ma carte vitale. J’ai fait mon changement d’adresse et une semaine plus tard j’appelle mon « premier » centre de sécu qui me dit que mon dossier est maintenant actif dans mon
nouveau centre et que je dois du coup m’adresser à eux. On me transfert l’appelle et une autre nana me dit qu’elle a pas encore mon dossier parce que le transfert prend environ un mois et qu’en
plus ils ne peuvent pas traiter ma demande de remplacement de carte tant que le dossier n’est pas arrivé chez eux. Déjà elle me dit pas la même chose que la première nana, et ensuite il est où
mon putain de dossier s’il est dans aucun des centres. Mais ça personne n’en sait rien. Je rappelle un mois plus tard pour m'assurer que le dossier est bien arrivé, et on me demande si j'ai bien
rempli le formulaire 104 pour déclarer le changement de situation. On me dit qu'on ne comprend pas que je n'ai pas été mise au courant puisque rien ne peut se faire sans ce formulaire. Du coup
j'ai renvoyé tous mes papiers et la procédure a recommencé à zéro. Au final je me suis retrouvée avec trois cartes vitales qu’on m’avait renvoyé par la poste. Mais ce que je comprends toujours
pas, c’est que ça prenne un mois pour transférer un dossier qui en plus est déjà informatisé. Et ça c'est pour citer qu'un exemple. J'ai eu la même chose avec la banque, l'université, le
logement, le boulot, le portable et même la RATP. Dès qu'il y a une inscription ou un bout de papier en jeu, on peut se remonter les manches et c'est parti, pas moyen d'y échapper.
Par Olivia Woerly
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Publié dans : Roman : Bonjour Paname
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