Lundi 10 septembre 2007


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La première fois que j’ai mis les pieds là-dedans j’ai su que ça craignait grave. Même de loin on aurait dit des tours à l’abandon flanquées au milieu d’une zone industrielle.
Pour mettre en contexte, je vis au Québec avec ma mère et mon petit frère. Mes parents sont français. Je ne me sens ni plus canadienne que française et inversement. Je ne me sens de nulle part en fait. La plupart de mes potes sont des étrangers et on aime bien rigoler des québécois avec leur accent chelou. Mais c’est ma terre d’accueil et ça va les gens sont en général assez sympas. J’étais hébergé chez des amis de ma mère depuis mon arrivée en France, mais je pouvais plus rester chez eux, et j’avais besoin d’un endroit où crécher en attendant le début des cours dans mon université d’accueil.
Donc, pour en revenir à cette cité universitaire, elle avait des airs de Prison Break, en moins propre même et sans le beau gosse. Y avait le couloir de la mort avec un nom super glauque : bâtiment G étage 1. La couleur des murs avait tellement une sale gueule que je peux même pas dire si ils étaient jaune, blanc ou gris. La peinture se détachait de partout. On aurait dit qu’il y avait eu une guerre civile là-dedans.
Puis les chambres. Dans le couloir il y avait plus de quarante chambres. Un vrai camp de concentration. Elles avaient plutôt l’allure de cellules sorties tout droit du film Hostel de Tarantino. Un lit de camp tout rouillé, fichu d’un matelas de 3 cm d’épaisseur complètement défoncé (qu’on a bien voulut me changer pour un vieux matelas d’hôpital plastifié et orné d’une grosse tâche jaune orange, qui ressemblait surtout à une tâche de pisse). Les murs étaient repeints jaunes glauques à la va-vite. Le sol pire que celui d’un hôpital psychiatrique, d’ailleurs on sait pas ce qu’il s’était passé dessus, il était tout abîmé et à moitié arraché par endroits. Et enfin un coin lavabo mutilé de guerre qui avait lui aussi une sale gueule. L’évier était tout encroûté jaunâtre et un coin de pourriture d’une couleur indéfinissable venait orner le tout dans un coin du mur.
La cuisine commune qui donnait sur le couloir ressemblait plus à un laboratoire abandonné des années 70. Le long du mur il y avait un comptoir sur lequel trônaient quatre ronds de poêles électriques, dont deux étaient HS. Et ceux qui restaient sautaient une fois sur deux quand on les allumait. Il fallait alors réenclencher les fusibles dans un vieux placards miteux et plein d’araignées mutantes.
A côté il y avait trois douches mixtes version Formule 1 dans des cabines en plastique vertes. Et à l’autre bout du couloir 5 toilettes sans rebords de toilette. On aurait dit qu’elles avaient été plantées là en cours de route et qu’on n’avait pas eu envie de les finir. Les portes des douches et des toilettes avaient été défoncées à coup de couteau, ce qui fait que n’importe qui pouvait y entrer et d’ailleurs tous les SDF du 92 avaient du se passer le mot. Ca sentait vraiment la merde tout ça.
 
 
 
 
Quand j’ai dû aller m’enregistrer à l’accueil, ça n’a fait que confirmer ma première impression. Il y avait une dame derrière son vieux comptoir gris et usé au milieu d’une grande salle vide qui m’a regardé de haut. Je me suis avancée vers elle avec mes bagages et j’ai commencé à expliquer ma situation : mon échange interuniversitaire, la résidence étudiante, etc. Sans même m’écouter, elle m’a coupé de sa voix aigrie et m’a fait la liste complète du protocole (surtout du protocole financier) :
 
- 180 euros pour la chambre plus une caution d’un mois de loyer donc un total de 360 euros.
 
C'est tout ce qu'elle a dit. J’ai cru que mon cœur allait arrêter de battre d’un coup et que j’allais faire une syncope là tout de suite devant cette tarée. J’ai balbutié que je n’avais pas autant d’argent sur moi. Elle s’est cru gentille en me proposant de ne payer que le loyer aujourd'hui et la caution le lendemain, mais je lui ai dit que je n’avais pas de quoi payer cette caution ni aujourd’hui ni demain et que je n’avais que de quoi payer une semaine de loyer, mais que je me débrouillerai pour avoir l’argent rapidement. Elle a commencé à m’engueuler parce que je me pointais là sans fric et que c’était irresponsable et que de toute façon c’était pas son problème. Et du coup j’ai pleuré. Je m’en fous de tes conseils vieille conne et de toute façon t’es pas ma mère. Et pour clore la conversation je lui ai dit que c’était une honte d’exiger des cautions pour un taudis pareil. J’avais l’air tellement dépassée à cause de cette sorcière qu’un collègue a du avoir pitié. Il est venu vers moi, il avait l’air désolé et essayait tant bien que mal d’être sympa. J’ai eu envie de lui dire qu’il pouvait se la ranger sa pitié, mais j’ai fait un effort, il voulait juste essayer de rattraper l’attitude de cette mégère. Il m’a inscrit un numéro sur un bout de papier, bafouillant que c’était le numéro de la maison du Canada ou je sais pas quelle connerie, et il me l’a tendu. Bizarrement, ça m’a énervé encore plus et j’ai du prendre sur moi pour ne pas lui faire bouffer son papier. La pauvre il voulait juste être gentil, mais ça servait à rien son truc. J’avais besoin de fric et ça avait beau s’appeler la Maison de machinchose ils allaient pas me faire la charité juste parce qu’on venait du même bled. J’ai quand même pris son petit papier, j’ai étouffé un merci à travers ma gorge serrée et je suis repartie avec mon joli sac rose et ma tronche d’enterrement. Quelle conne cette vieille sorcière avec ses yeux qui se disaient merde l’un à l’autre. Elle avait vraiment une gueule de poisson. Et pas n’importe quel poisson, mais de ceux qui vivent dans des eaux tellement toxiques qu’ils sont tout maigres et difformes et que finalement ils ressemblent plus à rien. Elle devait vraiment avoir une vie de chiotte pour être aigrie comme ça. Je l’imaginais bien le soir toute seule devant sa télé toute pourrie des années 50 à regarder des téléfilms naz avec un chat aussi con qu’elle et des vieux rideaux à fleurs jaunis qui puent la boule à mite.
Du coup je suis allée chez une tante éloignée de la famille qui s’en sortait plus avec tous ses gamins et qui m’a gentiment fait comprendre qu’il n y avait pas de place pour moi chez elle. Mais elle m’a quand même passé son téléphone et refilé le numéro du Secours Catholique en me disant qu’ils pouvaient peut-être faire quelque chose. Là ça devenait vraiment foireux.
Alors je suis aussi allée voir une nana qui bossait pour le CROUS, pour qu’elle m’aide à me sortir de ce bordel. Elle était aussi merdique que la connasse du comptoir d'accueil de la cité. Je sais pas ce qu'ils ont dans ce milieu, ils sont tous complètement aigris. Ils ont le teint grisâtre et une voix à faire peur. En même temps quand on regarde un peu l'état des choses ça m'étonne pas. Ils doivent passer la journée à gérer des mecs qui viennent chialer, qui ont pas de fric et qui sont trop en galère. En même temps c'est un peu le principe, si tout le monde était riche on aurait pas besoin de construire des cités remplies de chambres de 6 à 9m2 qu'on arrête un jour d'entretenir parce qu'on nous a pas débloqué les fonds nécessaires, ou bien parce qu'on a décidé de faire autre chose avec en se disant que les cités étudiantes décrépies étaient pas une priorité. Je lui ai expliqué les cafards et tout le truc, mais j'ai rarement vu quelqu'un en avoir plus rien à foutre de ce qu'on lui racontait. Elle m'a répondu qu'elle pouvait rien faire parce que c'était la cité u rattachée à mon université et que, en gros, j'avais qu'à avoir choisi une autre université avant de partir. Et voilà comment elle s'est débarrassé de mon problème, et donc de moi-même, en quelques petites minutes. Ils sont bien entraînés quand même, ça y a pas à dire.
Bref, il a donc fallut que je retourne chez les amis de ma mère pour la nuit. Mais là aussi ça commençait à craindre. Je sais pas comment les parents s’étaient mis en tête qu'il y avait une histoire entre moi et leur fils, qui soit dit en passant avait déjà une copine. La psychose à deux balles qui foutait une sale ambiance. On se serait cru dans Les feux de l’amour en plus naz. Ma mère m’a appelé paniquée, la pauvre elle devait s’inquiéter, elle essayait tant bien que mal de trouver des solutions. En réalité y avait pas grand chose à faire. J'ai emménagé dans mon 9m2 infesté de cafards, c’était probablement mieux comme ça.
 
 
 
  
C’est assez marrant dans la vie quand quelque chose commence à partir en vrille généralement tu constates que ce ne sera que le début d’une longue série de trucs qui partent en vrille. Comme ce truc de résidence où plus t’essayes de t’en sortir plus tu t’enfonces.
Ou bien à chaque fois que tu règles un problème une autre poisse te tombe dessus direct. Comme si quelqu’un te surveillait en permanence et se disait que celle-là on va pas lui lâcher la grappe. Mais ça va quand t’es habitué tu deviens plus malin et tu te laisses moins surprendre. Tu attends gentiment la poisse suivante parce que tu sais qu’il y en aura une. C’est moins dur psychologiquement en tout cas.
Quand j’ai eu réglé mon problème de paiement de chambre (j’ai dû emprunter de l’argent à la tante qui voulait pas de moi chez elle, mais bon dans ce genre de situation on met sa dignité de côté) je me suis dit que j’allais pouvoir souffler un peu. Mais non y a ces salopards de frais de scolarité canadiens qui ont déboulés, avec un boucan d’enfer d’ailleurs. En gros, même si j’étais pas là-bas pour le semestre, je payais l’équivalent de 1000 euros pour le gentil étudiant français qui faisait le trajet dans l’autre sens. Dès que j’ai pu trouver un arrangement avec eux j’ai une agence de recouvrement qui m’est tombé dessus pour une carte de crédit que j’avais chopé au Québec (et je dit choper parce que c’est une vraie plaie ces conneries quand t’as pas de quoi rembourser). J’ai essayé de les fuir un moment, mais comme ils se faisaient de plus en plus insistants j’ai dû faire face et j’ai essayé tant bien que mal de négocier avec eux. Mais c’est galère quand on a pas de blé, surtout que ça c’est un truc qu’ils comprennent pas les agences de recouvrement. Pour eux, tout le monde a toujours de quoi payer, et si tu dis le contraire c’est juste que t’es qu’un mytho qui veut pas régler ses dettes. Une fois y a une meuf qui m’a fait rigoler. Au téléphone elle m’a dit « Vous n’avez qu’à vous serrer la ceinture quelques mois ». Je l’aurai mangée toute crue cette bouffonne. C’est quoi son problème, qu’est-ce qu’elle en sait si j’ai pas déjà la ceinture mega serrée et rien dans les frigo au 15 du mois. Mais ça comme j’ai dit ils peuvent pas capter, c’est pas leur domaine ça. Eux leur domaine c’est réclamer le fric c’est tout. Faut pas leur demander de faire du social.
Bon pour en revenir à la poisse effet boule de neige, quand j’ai réussi à négocier avec cette conne qui comprenait rien à rien, y a mon prêt étudiant, celui qui avait servit à payer mes cours et à me foutre gentiment là où j’étais qui a commencé à réclamer son fric. Quand t’as pas d’argent de toute façon t’es niqué, on te lâchera jamais la grappe. Rien que les prêts étudiants ils vont commencer à te sucer le quart de tes revenus dès que t’auras un premier boulot, même si t’es payé le SMIC et que tu croules sous le charges. Et tout le monde sait qu’en France les charges c’est balaise.
Mais ce qui est bien c’est qu’après ça te permet d’avoir des trucs comme les APL, quand t’es trop en galère pour payer ton logement. C’est pas partout dans le monde qu’on te file du fric pour t’aider à payer ton loyer. Sauf que quand on regarde bien y a le revers de la médaille et c’est vraiment traître. Les APL c’est bien, l’Assurance Maladie aussi. Mais quand tu peux pas avoir de logement ni de boulot parce que les locataires et les employeurs sont devenus trop méfiants ça veut plus dire grand chose. Les gens sont tellement protégés que les locataires et les employeurs n’ont plus aucun intérêt à louer ou à embaucher puisque s’il y a une couille ce sera toujours de leur faute. Et à force de victimiser les gens, ils se mettent à pleurnicher pour tout et se sentent abusés même quand ils sont dans leur tord. De toute façon ils auront toujours raison. Voilà pourquoi il y a autant de logements vides et d’emplois inoccupés. Alors au final tout marche par piston et si t’en as pas ben t’es en galère. Dans ce pays pour s’en sortir, faut soit être super pauvre, super riche ou avoir un carnet d’adresse béton.
 
 
 
 
Mais je crois que la pire chose dans ce pays c’est les administrations. En vrai c’est pire que la meilleur des caricatures, pire que dans les douze travaux d’Astérix ou tout ce qu’on peut s’imaginer comme stéréotype. Au début ça va t’es patient, tu cherches à comprendre, mais tu lâches vite l’affaire. Chaque fois que tu veux faire les choses proprement y a pas moyen. Il faut trouver les magouilles, détourner les procédures ou alors la jouer au bord du suicide la larme à l’œil pour obtenir ce que tu veux. Sinon t’es franchement le dernier de leurs soucis. En résumé, faut être soit magouilleur ou soit comédien, sinon t'as que dalle.
Ce qui est marrant c’est que tout le monde sait qu’on passe très rarement pas la voie directe, mais c’est une sorte de truc implicite qui s’est mis en place et qui encourage à détourner les règles. Et c’est comme ça que ça marche le mieux, du coup il faut juste savoir s'y prendre. Mais quand on sait pas c’est chaud on s’en prend plein la gueule. De toute façon les administratifs tu peux pas être sérieux avec eux. Ils sont jamais là quand il faut (d’ailleurs on se demande pourquoi les horaires de bureau existent), combien de fois je me suis retrouvée à poiroter devant une porte fermée alors que j’étais venue exprès pendant les heures d’ouverture. Et puis t’as jamais le bon papier. Ils aiment bien te dire qu’en fait le papier on le récupère au bureau d’à côté, mais qu’il va falloir attendre parce que Mme Dupont est en vacance et qu’après il faudra encore attendre pour qu’elle te tamponne ta feuille parce qu’elle même part avec sa petite famille au Club Med pour 10 jours, mais que de toute façon tu peux lui communiquer par mail (ce qui ne sert strictement à rien parce qu’elle te dit par la même occasion qu’elle risque de ne pas pouvoir les consulter).
Et 9 fois sur 10 t’as l’impression de les faire chier. Alors déjà s’occuper des papiers c’est relou mais quand en plus on te tire la tronche et on te complique les choses c’est encore pire. On dirait toujours que tu les déranges au milieu de leur pause café et de leur discussion avec mémère sur leurs conditions de travail qui sont « vraiment trop inacceptables ».
C’est peut-être pour tout ça d’ailleurs que les français sont devenus les plus grands magouilleurs et les plus grands plaignards de la planète.
Une fois je me suis mise dans une situation super foireuse. J’ai changé de département de Sécurité Sociale et comme si c’était pas suffisant j’ai paumé ma carte vitale. J’ai fait mon changement d’adresse et une semaine plus tard j’appelle mon « premier » centre de sécu qui me dit que mon dossier est maintenant actif dans mon nouveau centre et que je dois du coup m’adresser à eux. On me transfert l’appelle et une autre nana me dit qu’elle a pas encore mon dossier parce que le transfert prend environ un mois et qu’en plus ils ne peuvent pas traiter ma demande de remplacement de carte tant que le dossier n’est pas arrivé chez eux. Déjà elle me dit pas la même chose que la première nana, et ensuite il est où mon putain de dossier s’il est dans aucun des centres. Mais ça personne n’en sait rien. Je rappelle un mois plus tard pour m'assurer que le dossier est bien arrivé, et on me demande si j'ai bien rempli le formulaire 104 pour déclarer le changement de situation. On me dit qu'on ne comprend pas que je n'ai pas été mise au courant puisque rien ne peut se faire sans ce formulaire. Du coup j'ai renvoyé tous mes papiers et la procédure a recommencé à zéro. Au final je me suis retrouvée avec trois cartes vitales qu’on m’avait renvoyé par la poste. Mais ce que je comprends toujours pas, c’est que ça prenne un mois pour transférer un dossier qui en plus est déjà informatisé. Et ça c'est pour citer qu'un exemple. J'ai eu la même chose avec la banque, l'université, le logement, le boulot, le portable et même la RATP. Dès qu'il y a une inscription ou un bout de papier en jeu, on peut se remonter les manches et c'est parti, pas moyen d'y échapper.
Par Olivia Woerly - Publié dans : Roman : Bonjour Paname
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Lundi 10 septembre 2007
La première semaine passée à la résidence a sans doute été la pire. D’abord quand je suis arrivée dans ma chambre et que j’ai posé mes bagages j’ai vu 3 cafards qui se promenaient. J’ai eu des frissons dans le dos. L’intendante, qui arrêtait pas de m’appeler « mon petit » et qui commençait vraiment à me taper sur le système, était en train de faire l’état des lieux :
 
- Ca c’est en bon état...c’est OK...ça aussi...
 
Je me suis demandé de quoi elle parlait parce qu’autour de moi tout était déglingué. Enfin bon apparemment j’avais pas eu une des pires chambres. De toute façon j’écoutais pas trop ce qu’elle disait j’étais surtout occupée à sauter d’un pied à l’autre discrètement pour être sur de pas me prendre un cafard. Elle m’a filé son bout de papier attestant que la chambre, qui avait une gueule à faire peur, était soit disant en bon état, et elle m’a dit « au revoir mon petit ». Je sais pas d’où ça sort cette vieille habitude d’appeler les gens « mon petit ». Déjà je suis une meuf et ensuite ça fait trop vieillot, ça lui donne l’impression d’être complètement sénile. Enfin bref, elle a donc finit par dégager la pièce et m’a laissée libre pour me battre avec mes cafards. Y avait de la poussière partout, on aurait dit un débarras abandonné. Enfin si on peut abandonner un débarras, de toute façon c’est une pièce qui a déjà un vieux statut.
Comme j’avais pas un rond je suis allée voir à l’accueil si je pouvais pas squatter quelques détergents histoire que ma chambre reste pas aussi crade et essayer de décourager tous les futurs cafards qui voudraient se mettre en coloc avec moi. On m’a filé un seau, des torchons et des produits nettoyants qui puaient la marque numéro 1 de chez Carrefour. La vérité c’était tellement une sale odeur que pendant une semaine après je me suis aspergée de parfum tous les jours pour essayer de sentir autre chose, même pour quelques minutes. Je sais pas ce qu’ils foutent dans ces produits, mais c’est vraiment une plaie, l’odeur te lâche pas y a rien à faire. Je suis sûr que si on faisait des recherches approfondies on trouverait des trucs pas nets du tout. J’ai déjà vu des reportages à la télé sur la toxicité des produits nettoyants, à mon avis ceux là doivent remporter la palme. On sait pas peut-être qu’à long terme on va développer des vieilles maladies chelous et inconnues. On va alors se retrouver dans des labos sous observation avec Igor le scientifique qui nous injecte des produits verts fluos sur un siège de dentiste un soir de pleine lune pour voir comment on réagit.
J’ai donc du faire le ménage avec ce PNI (produit non identifié). Je me suis surtout éclatée à essayer de virer les cafards de ma chambre. Un truc qui aide pas c’est que j’arrive pas à tuer les insectes (ni les animaux d’ailleurs pendant qu’on y est). Je pense que c’est plus par dégoût que par conscience morale. Je supporte pas de voir une bête crevée. Si je la vois pas c’est bon, je sais bien qu’on écrase des milliers de saloperies invisibles dans la journée et même la nuit puisque on dit que les oreillers sont bourrés d’acariens (les petites bêtes minuscules et trop moches tout droit sorties d’Alien).
Quand j’étais plus jeune j'étais en famille d’accueil depuis une semaine, j’avais emmené mon poisson rouge, que j’avais trimballé en voiture pendant plus de 2 heures et qui agissait vraiment bizarrement depuis. Je savais pas que c’était possible de perdre l’équilibre dans l’eau, mais là c’était vraiment l’impression que ça donnait. C’était comme s’il s’était pris une cuite et qu’il partait en sucette au moindre mouvement. Un jour je suis rentrée de l’école et il était crevé dans son bocal, il flottait à la surface de l’eau. J’en ai encore les poils qui se dressent. J’ai même pas pu approcher l’aquarium je suis allée chercher, toute blême et chancelante, le père de la famille, pour qu’il vire le poisson. J’ai même pas pu regarder je me suis recroquevillée dans un coin de la pièce, le plus loin possible, j’étais presque en train de m’enfoncer dans le mur pendant qu’il allait mettre le poisson dans les chiottes. Il avait du me trouver trop naz le daron.
Et quand j’étais encore plus petite que ça et que j’habitais encore à la maison avec ma famille il arrivait qu’on ait un poisson malade dans son bocal, alors mon frère disait que c’était pas bien de le laisser souffrir. Du coup il le mettait dans un sac et l’explosait contre le mur. Puis il le balançait dans les toilettes. Ca a du me perturber et c’est peut-être de là que ça vient, toute cette histoire d’animaux crevés.
Donc pour les salopards de cafards j’ai dû trouver un stratagème pour les virer sans les tuer. J’ai donc ouvert grand la fenêtre, chopé une feuille de papier et essayé tant bien que mal de les faire monter dessus, un par un. Et quand ils ont eu l’air assez stables sur la feuille je les ai balancés dehors. Mais comme des fois ils se cassaient la gueule fallait recommencer. Il faut vraiment être hyper patient.
Une fois que ça c’était réglé j’ai commencé à vider mes trucs dans les placards, histoire d’essayer de me sentir un peu chez moi. Les amis de ma mère devaient me passer une vieille télé qui traînait dans leur garage, mais ils avaient pas encore eu le temps de venir la déposer. Et comme j’avais emmené ni drap, ni couette, ni oreiller, j’ai dû dormir sur le vieux matelas d’appoint si fin que je sentais les ressorts en métal rouillés qui s’enfonçaient dans mon dos, avec une vieille couverture trouée par ce qui ressemblait à des brûlures de cigarettes et un pull roulé en boule sous la tête. C’était la résidence version prison turque. La nuit a été super bizarre, j’arrivais pas trop à dormir je me les pelais grave en plein mois de février et je me battais avec mon connard de matelas. Et je me suis tapé ça pendant une semaine. Après ma tante éloignée m’a emmenée chez Tati récupérer une couette, un oreiller et une serviette. Donc j’ai pu recommencer à avoir des nuits à peu près normales.
Tout ça c’est à cause d’Air Transat. Ils m’ont fait galérer avec un maximum de 20 kilos pour mes bagages, et comme j’avais pas de quoi payer le supplément j’ai du m'y tenir. Le tri a été assez radical et j’ai du laisser tomber l’idée d’emmener ma couette, ma serviette et mon oreiller.
Pour la bouffe, il y avait un ED pas très loin et ça m'a bien arrangé leur étiquette "alimentaire discount". Pour la première semaine, comme je n’avais que huit euros en poche, je me suis achetée deux paquets de pâtes, du ketchup et des biscuits bretons (c’est les moins cher j’ai vérifié). J’ai mangé ça tous les soirs pendant une semaine, j’ai laissé tombé le repas du midi et le matin c’était biscuits au menu. Entre temps les amis de ma mère m’ont ramenés la télé et du coup j’ai passé la semaine à dormir et à regarder la télé, comme ça j’utilisais moins d’énergie et j’avais moins la dalle. Un truc bien aussi quand on a faim c’est de faire des siestes, ça évite de penser à la bouffe et ça fait passer le temps plus vite jusqu’au repas. Il n y a que le dernier soir de la semaine où j’ai pris le train pour aller voir la Tour Eiffel. C’était quand même la moindre des choses, étant donné que j’étais à Paris. Mais j’avais l’air tellement paumé au milieu de ces lumières et ces touristes qui mangeaient des crêpes et des gaufres chantilly qu’un mec m’a approché pour me demander si j’avais besoin d’aide. Comme ça devenait foireux, que j’avais pas de fric pour faire l’ascension de la Tour Eiffel et que je me les gelais, je suis rentrée.
Après j’ai pris l’habitude d’aller me balader dans Paris de temps en temps, toute seule, pour tuer le temps et me perdre dans mes pensées. J’aimais bien m’acheter une crêpe au chocolat et déambuler dans la rue ou m’asseoir sur un banc en regardant les gens qui passent.
 
 
 
 

Quelques semaines après mon arrivée je me suis mise à chercher un boulot. Mon alloc étudiante de 300 euros qui venait du Canada faisait vraiment léger. Et si je voulais continuer à faire mes petites escapades crêpes il fallait réapprovisionner les caisses. J’ai imprimé une trentaine de CV et de lettres de motivation (ce qui est complètement débile quand on applique pour être vendeuse à mi-temps dans un magasin de fringue) à la bibliothèque de la fac et je suis partie dans le centre commercial le plus près et j’ai déposé mes CV un par un. Je pouvais pas m’empêcher de tomber une fois sur deux sur des grosses pouffes décolorées et ultra maquillées, qui me regardaient de haut avec leur bouche en cul de poule et qui me répondaient que le gérant était pas là. Quelles mythos ! J’avais envie de leur faire bouffer leurs fringues. Puis je suis passée devant un magasin trop moche, et là je me suis dit que tant qu’à faire il me restait encore pas mal de CV autant aller en déposer un là aussi. Finalement c’est ceux qui m’on rappelés, et c’est chez eux que j’ai commencé à bosser 10 jours plus tard comme caissière. Au début je trouvais tout le monde naz et après avec le temps et surtout pour tuer le temps on a commencé à rigoler. Mais le boulot me mettait en galère avec mes cours et en deux semaines j’en avais déjà raté la moitié. C’est pas que c’était indispensable d y aller parce que les profs étaient absents une fois sur deux, qu’il y avait presque toujours des changements d’horaires à la dernière minute et qu’au final on apprenait pas grand chose, mais sur le principe c’était pas sérieux.
Et c’est là qu’il y a eu la grève. Pour être honnête, je pense que Dieu a été cool sur ce coup là et qu’il m’a filé un bon coup de main. Les étudiants bloquaient l’entrée des classes, même un jour ils ont fait déboulé les escaliers a un handicapé. Tout le monde était à fond dedans. Enfin je pense que c’était plutôt une excuse pour essayer de faire sauter la partiels et pas travailler. Apparemment on était à deux doigts de se faire valider l’année sans avoir rien foutu. Mais à la dernière minute on nous organisé des partiels bidons juste pour faire genre. En vrai j’avais jamais passé des examens aussi naz. Y a même un cours où le prof nous a précisé, en début d’examen, que nos notes étaient interdites, il s’est rassis 15 minutes à son bureau et après il s’est cassé pendant le reste du partiel. Du coup je regardais autour de moi pour voir s’il y avait pas des caméras qui nous filmaient incognito et je vérifiais la porte de derrière pour voir s’il allait pas débarquer en criant. Mais non, tout le monde a pu tricher allègrement pendant les 2h de partiel et ça n’avait l’air de gêner personne d’ailleurs. Je me suis même retrouvée avec un 12/20 (ce qui n’était pas si bien finalement compte tenu du fait que j’avais recopié intégralement mes notes et qu’elles sortaient de la bouche du prof).
Donc avec cette grève j’ai pu bosser assez pour avoir de quoi survivre jusqu’à la fin du semestre. J’allais au boulot trois fois par semaine. Des fois je retrouvais ma copine Clara. Je l’aimais bien, elle était toujours de bonne humeur et aimait bien faire des blagues. Alors comme on a commencé à bien se marrer on a arrêté de nous faire bosser ensemble. Ils ont même été jusqu’à s’arranger pour qu’on ait pas nos pauses en même temps. Ils avaient vraiment rien à foutre de leur temps dans ce magasin. Alors je me suis retrouvée à côté d’une vieille relou qui me lâchait pas de toute la journée. Elle pouvait pas arrêter d’ouvrir sa bouche. Dès qu’on avait 5 minutes de calme elle chialait pour qu’on s’occupe autrement genre aller trier les fringues ou je sais pas quelle autre connerie.
Y en avait une autre aussi elle arrêtait pas de se taper l’embrouille avec tous les clients. Même si au début on s’entendait pas très bien, après j’ai bien aimé travailler avec elle. C’était trop drôle comment elle remettait les gens à leur place quand ils faisaient de l’attitude. Du coup je m’emmerdais moins et la journée passait plus vite. Elle leur parlait comme si c’était des gamins et qu’elle leur faisait la leçon. Les gens après se sentaient trop cons ou sinon y en avait qui pétaient un câble et que s’énervaient grave (plus les nanas j’ai remarqué). Les meufs entre elles c’est chaud. Une fois y a une dame qui lui a crié « espèce de conne » et qui a balancé son panier de fringue par terre. Ce qui m’a fait chier c’est qu'après j’ai du me taper d’aller ramasser son tas de fringue de merde étalé sur le sol crasseux. C'est marrant parce que dans ce pays tu peux trop envoyer chier les clients et être désagréable avec eux, ça choque personne. Donc tout le monde le fait et des fois ça fout une ambiance de chiotte dans les magasins, mais en tout cas t’as moins la pression quand t'y travailles. On est loin du "client est roi" à l'américaine. C’est plutôt le "tiens toi à carreau" à la française.
 
 
 


RATP oblige : j’arrivais en retard presque tout le temps au boulot. Au début ils me soûlaient avec les retards après ils ont lâchés l’affaire ça servait à rien. De toute façon ça venait pas de moi, tous les matins y avait des problèmes dans le RER. La journée type : tu te lèves à la bourre, tu t’habilles despi, tu cours choper ton train mais ça va t’es encore à l’heure alors tu te poses tranquillement en attendant ta station. Le train repart, et au bout de cinq minutes il se met à freiner compulsivement, puis il s’arrête dans un tunnel et bouge plus. T’attends, tu commence à t’impatienter, et tout d’un coup t’entends une voix dans un micro : « Suite à l’actionnement d’une alarme de sécurité le trafic est perturbé sur la ligne nous vous remercions de bien vouloir patienter ». De toute façon t’as pas trop le choix de patienter t’es coincé dans un tunnel et y a pas d’issues. Tout le monde commence à tirer la tronche et à soupirer avec leurs haleines du matin. Enfin tout le monde tirait déjà la tronche avant, mais là c’est encore pire. C’est le syndrome « malaise voyageur », syndrome de mytho. Et là tu peux poiroter comme ça super longtemps. Un matin c’était même devenu ridicule : y a eu un malaise voyageur et comme les trains ont été ralentis et sont restés coincés dans les tunnels les malaises se sont multipliés. Du coup le train pouvait plus avancer parce qu’à chaque station il fallait évacuer quelqu’un. Et ce que je comprends pas c’est que ça met toujours 10 minutes de virer le mec du train, c’est pas compliqué pourtant et depuis le temps ils devraient être plus efficaces. Et puis je sais pas ce qu’ils ont les gens à être malade tout le temps, c’est grave. A mon avis c’est surtout qu’ils ont pas envie d’aller travailler. Ou alors ils en veulent au monde entier et veulent le faire savoir.
Mais du coup ça m’étonne pas que pleins de gens pètent un câble dans cette ville. Tout est compliqué, même les transports sont compliqués, tu sais jamais combien de temps ton train va prendre pour arriver à destination. Pour un entretien vaut mieux s’y prendre 2 heures à l’avance des fois qu’il y ait un suicide ou une grève. Une fois y a eu une grève spontanée de la RATP parce qu’un conducteur s’était fait agressé et que plus personne voulait travailler « par solidarité ».
Du coup les gens deviennent fous. J’ai jamais vu autant de fous dans une ville, surtout le samedi et le dimanche. Un jour j'ai vu une femme qui se promenait à moitié à poil dans le train en criant « Est-ce que vous voulez que je vous tue ? Mois j’aime pas ça tuer ! Est-ce que vous voulez que je vous tue ? » J’essayais de regarder ailleurs pour pas croiser ses yeux. Le pire quand y a un malade c’est de croiser ses yeux, après il te lâche pas. Une fois ça m’est arrivé avec un vieux clodo tout soûl et après il a chanté des chansons dégueulasses en se léchant les lèvres et en me regardant pendant tout le trajet.
Une fois aussi y a un autre clodo qui mendiait dans le métro, et il a commencé à gueuler pare qu’il trouvait que les gens lui donnaient pas assez de fric. Et je sais pas pourquoi c’est sur moi que c’est tombé, il a commencé à me balancer des pièces de monnaies (et ça fait mal) en gueulant qu’il pouvait aussi sortir son briquet ou son couteau. J’ai essayé de regarder ailleurs, mais c’était chaud. Je suis descendu à la station d’après et là il s’est jeté sur une nana qui allait monter dans le train. Elle l’a poussé en la traitant de malade. Après j’ai vérifié de quel côté il partait et je me suis barrée en courant dans l’autre direction.
Ca fait flipper tous les gens qui sont sans toit et qui font la manche dans le train. Des fois tu te dis que ça pourrait être toi, y en a même qui sont assez soigné propre et tout, mais qui sont quand même tellement en galère qu’il doivent aller quêter du fric dans le RER.
Y a aussi les roumains qui distribuent leur petit papier :
 
Je suis sans-abri et j’ai deux enfants. Une petite pièce ou un ticket restaurant. Que Dieu vous bénisse vous et votre famille. Merci de rendre le papier.
 
Et comme il te bénit avant même que t’aies donné l’argent tu te sens crevard de rien donner du coup tu fouilles dans tes poches pour trouver un truc. Il doit y avoir un gros business derrière tout ça, je me suis toujours demandé d’où ils sortent leur papier, ça dit toujours la même chose. Et à la fin ils te disent qu’il faut leur rendre le papier. Des fois que tu veuilles toi aussi faire ton business…
Une fois y a même un mec qui m'a traité de conasse dans le RER, lui c'était un taré d'une autre espèce. J'ai vu rouge, je lui aurai bien fait exploser la cervelle. Ce matin là, j'étais à la bourre et comme dans cette ville c'est chacun pour sa gueule et que les gens vont pas te laisser passer même s'ils voient que t'es pressé, j'ai foncé dans une nana en essayant de rejoindre mon train. C'est là que son mec s'est retourné :
 
- Hé connasse tu pourrais t'excuser au moins!
 
Depuis quand les gens s'excusent dans les transports quand ils se bousculent de toute façon, ils ont crus qu'ils allaient faire l'exception! J'ai eu envie de lui répondre que sa meuf avait qu'à pas avoir un si gros cul et que si elle avait un problème elle avait qu'à le dire elle même. Elle, elle me regardait avec sa tête de grosse pouffe genre je suis hyper choquée, alors que ça devait être la première à bousculer les gens comme une sauvage au moment de l'ouverture des portes du RER pour être sûr d'avoir une place. Mais j'ai rien dit, j'avais pas non plus envie de me faire démonter par son chien de garde en survêt. J'ai rentré mes ongles dans la paume de ma main de toutes mes forces pour essayer d'arrêter les larmes de rage qui coulaient de mes yeux malgré moi. Et c'est là que je me suis dit que dorénavant je détesterais tout le monde et que ce serait chacun pour sa gueule. On venait sans doute de virer ma dernière parcelle d'humanité dans les transports. Plus rien à foutre! C'est dingue comment je me suis mise à faire des trucs que j'aurasi jamais fait avant. J'imagine que Paris oblige...
Par Olivia Woerly - Publié dans : Roman : Bonjour Paname
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Lundi 10 septembre 2007
Pour en revenir à la cité U, il y avait des femmes de ménage qui passaient de temps en temps. En réalité c’était plus que de temps en temps et je comprends qu’elles avaient pas envie de venir. J’aurai été elles j’aurai créer un vrai business d’arrêt maladie. Quoiqu’elles devaient déjà avoir leur adresse dans le quartier chinois chez un faux rabbin, comme dans les magazines de société qui passent sur TF1 le mardi soir.
Donc des fois on les voyait pas pendant plus de deux semaines. Il aurait limite fallut sortir de sa chambre avec un masque à gaz. C’était plus que dégueulasse. Y avait tous les clodos du coin qui venaient utiliser les douches et les toilettes, et les racailles de la cité d’en face qui avaient accumulé leurs mégots et leurs restes de bedo dans toutes les marches d’escalier. J’aurais trouvé des seringues ça m’aurait pas étonné c’était tout à fait dans l’ambiance.
Les toilettes n’en parlons pas y avait de la merde jusqu’au plafond vraiment c’est à se demander comment les gens faisaient. Non mais c’est vrai y avait des trucs on se demandait comment les gens avaient fait pour les envoyer là. Soit ils avaient une digestion supersonique soit ils avaient fait exprès. Y a même des mecs qui se mettaient les deux pieds debout sur le rebord des toilettes pour pisser. Faut le faire quand même. Et puis c’était pas tout, certains en avaient fait leur lieu de prédilection pour fumer leur clope. C’était leur coin détente quoi. Je vois vraiment pas ce que ça avait d’un coin détente, mais bon le résultat était que par dessus les traces de merde, de pisse et de chaussures (sans parler des odeurs) se rajoutaient les charmantes cendres de cigarettes. Un tableau complet digne du plus grand peintre.
Les douches, elles, c’était autre chose. On y retrouvait plutôt des restes de cheveux. Fallait pas y aller trop tard dans la nuit sinon ça devenait vite The Grudge et y avait de quoi flipper raide. Y avait aussi des serviettes sanitaires bien remplies qui se perdaient. Les petits mots accrochés sur la porte des douches expliquant les règles d’hygiène primaires n'y ont rien fait (ni le dernier mot qui affirmait que la prochaine qui laissait traîner une serviette se ferait arracher la gueule, après je crois que la fervente défenseuse de l’hygiène a baissé les bras). On a ainsi eu la chance d’avoir nos chères douches version Formule 1 agrémentées de supers serviettes supers étanches et supers classes, de quoi faire rêver les publicistes.
Et enfin la cuisine, qui elle était déjà toute croûtée deux heures après le passage des femmes de ménage. Je pense que c’est celle qui remportait le prix de la pièce qui se crasse la plus vite. Mais bon faut voir ce que les mecs faisaient dedans aussi. Des fois tu voyais un paumé qui avait du se tromper de porte et qui se brossait les dents, enfin façon de parler y avait pas de porte qui menait à la cuisine. Y avait de la bouffe séchée autour des ronds de poêles et partout sur les murs. Le plafond était couvert de suie comme s’il y avait déjà eu le feu. Et quand on se penchait par la fenêtre on avait l’immense joie d’apercevoir toutes les saloperies et les restes de bouffe que les gens jetaient par la fenêtre quand la poubelle était pleine (c'est-à-dire tout le temps). Y avait même des éclaboussures grisâtres qui venaient donner un air de Picasso au mur de la résidence. En tout cas y avait un chat que ça rendait heureux, il était toujours à se promener dans ce merdier en reniflant.
Avec tout ça oui les femmes de ménage avaient plutôt intérêt à se choper des arrêts maladies le plus souvent possible pour éviter le burn out.
 
Sur l’étage, comme on était 40 j’avais pas mal de voisin, et ce qui est bien c’est que tous les continents étaient représentés. Y avait la vénézuélienne de la chambre 132 avec qui je m’entendais bien. Mais elle pétait un câble un truc de fou. Elle était là depuis bientôt cinq ans, son voisin lui cassait les couilles tous les soirs avec sa musique R’N’B à fond la caisse et elle se tapait l’embrouille avec une vietnamienne hystéro trois chambres plus loin depuis deux ans. Elle était au bord de la crise de nerfs au moins 5 fois par jour. Mais elle avait pas le choix, c’est tout ce que l’assistante sociale lui avait trouvé et selon elle « elle pouvait déjà s’estimer heureuse ». Et ouais heureuse parce que c’est mieux que rien, mais c’est quoi rien, c’est retourner dans ton pays sans diplômes en poche mais avec la dignité ? Je sais pas il faudrait lui demander.
Et puis justement en parlant de son voisin, un gros lourd qui se promenait toujours torse nu dans le couloir avec une chaîne autour du cou qui devait faire trois fois son poids. Il essayait de se faire toutes les filles de la cité et se la pétait grave avec ses dents à la Joey Starr. Il était vraiment trop lourd.
Aussi y avait une tchèque en face de chez moi. Elle, elle se promenait toujours à 3h du mat en serviette extra mini rose saumon à ras les fesses pour aller à la douche. Je me suis toujours dit qu’elle finirait pas se faire violer un de ces quatre. J’avais envie de lui dire d’aller se rhabiller, mais après tout c’était pas mes affaires chacun sa merde.
Et puis mon voisin de pallier, un sénégalais. Lui, il était discret et poli. Et tous les vendredi soir c’était la moitié du bâtiment qui se retrouvait dans sa chambre. Je sais pas comment ils faisaient mais une fois je les ai vu sortir un par un et ça n’arrêtait plus. Au final ils étaient rentrés plus de vingt dans un 9m2. La vie est bourrée de mystères non résolus.
Et enfin y avait le trafiquant du net, un tunisien. Tout le monde venait le voir pour gratter le Wifi pas cher. Et lui pendant ce temps là il se faisait des couilles en or. On m’a dit qu’il pouvait aussi pirater la télé pour que tu reçoives le câble. Et en business man accompli il avait sur sa porte une petite note qui disait "Cartouches de Marlboro 20 euros". Il les ramenait du bled. En tout cas lui il avait plus besoin de chercher sa voie, c’était tout trouvé. Il pourrait faire sa vie avec son 9m2 et son Wifi. Mais dans cette résidence tout le monde n’avait qu’une envie, c’était de se tirer. C’est drôle comme on a toujours l’habitude de montrer les résidences étudiantes à l’américaine où les filles sont toutes blondes et les mecs tous musclés, où y a des supers fêtes tous les week-end dans des locaux trop classes, où les chambres sont nickels chromes et où quand la session se termine tout le monde pleure et est super dégoûté de devoir partir.
En tout cas c’est pas la même version partout. Ce qui est bien aujourd’hui c’est qu’on a pas besoin d’être riche pour voyager. J’ai pu partir en échange interuniversitaire même si ça a été un peu galère. Par contre y avait des québécoises qui ont débarquées à la Cité et qui ont flippées raide. Elles ont chialées toute la nuit et le lendemain elles se sont barrées dans un genre Estudines ou un truc comme ça. Enfin bon moi aussi j’ai bien essayée de me barrer. J’ai visité des tonnes de chambres de bonnes sous les toits, mais avec mon peu de moyens je suis vite revenue à la case départ. De toute façon là-bas ça sentait autant la merde qu’à la résidence mais en plus cher. J’ai même visité un truc de 6 m 2, c’est même pas légal, et le prix était le double de celui à la cité. N’importe quoi.
L’égalité des chances c’est un beau mytho inventé pour donner bonne conscience à ceux qui ont la vie facile. De toute façon y en a qui naissent trop laid avec des tronches de pizza à l’adolescence alors qu’à côté t’as Clark Kent qui remue sa tête cheveux aux vents et qui a le monde à ses pieds. Et puis c’est prouvé, les gens beaux réussissent mieux que les gens laids et tu choisis pas ta tronche à la naissance.
Et puis t’en as d’autres qui naissent dans des pays où ils ont une chance sur dix d’atteindre l’âge adulte pendant que t’as le petit Bertrand-Jacques qui mange du caviar en faisant la moue parce qu’il aime pas ça. Alors l’égalité des chances mon œil.
 
 



Y avait un mec à la cité qui s’appelait Sony, il était surnommé le frisé. Il avait toujours plein de gel dans ses cheveux longs et noirs. Et il avait les dents toutes pourries. Tout le monde le connaissait. Il traînait tout le temps à l’entrée du bâtiment. Il se tapait la discute avec le vigil en fumant des clopes, une (ou plus) bière à la main. Enfin, il se tapait plutôt la discute avec tout le monde, du moment que t’étais dans son champ de mire.
C’était un mec bien avant apparemment, intelligent et tout. Et puis un jour il a fait de la prison. A le voir aujourd’hui il en est jamais vraiment revenu. Maintenant il habite chez sa mère et passe ses journées à boire et à fumer.
Un jour j’ai vu une feuille du commissariat de police accrochée sur la porte d’entrée de la Cité indiquant qu’il était interdit d’accès dans le périmètre pour agression. Mais bon ça a pas trop marché leur truc puisque je l’ai revu deux semaines plus tard une bière à la main à l’entrée de la Cité. Comme d’hab’.
Et sinon une fois il s’est passé un truc de ouf dans une des tours. Y a un mec qui est mort. Apparemment il a été retrouvé qu’après cinq jours. On dit qu’il y a un truc qui aurait sauté dans sa tête. Il a littéralement pété les plombs. Il avait une femme et des enfants au bled. Il voulait sûrement revenir avec un diplôme. Et ben du coup il reviendra sans diplôme, il reviendra même pas du tout. Ils l’ont retrouvé à cause de l’odeur du cadavre. C’est la nana de la chambre voisine qui a donné l’alerte. Elle le savait pas mais depuis cinq jours elle dormait à côté d’un mort. Je suis sûr que comme des crevards ils vont relouer la chambre l’année prochaine. Du coup j’ai pas pu m’empêcher de ma demander qui avait occupé ma chambre avant et qu’est-ce qui s y était passé, vu le nombre de temps que ce bâtiment existait ça laissait un grand panel de possibilités. Mais j’ai préféré ne pas trop approfondir le sujet, si c’était pour galérer toutes les nuits à m’endormir pendant les prochaines semaines c’était pas la peine.
C’est vrai que dans cette résidence il se passait toujours des trucs chelous. Le genre de truc pas normal où tu te demandes vraiment ce que tu fous là. Un jour y a un clodo qui m’a volé ma salière. Jusqu'à aujourd’hui je comprends pas ce qu’il a pu foutre avec tout ce sel. Il s’est pointé alors que j’étais en train de faire chauffer de l’eau dans la cuisine. Il m’a demandé du sucre d’abord, mais comme j’en avais pas après il m’a demandé du sel. Je lui ai passé ma salière (qui était pleine) et je suis repartie dans ma chambre en attendant que l’eau finisse de chauffer. Quand je suis revenue quelques minutes plus tard le mec était plus là et la salière était gentiment posée, vide, sur le « comptoir laboratoire » de la cuisine. C’était bien la dernière chose à laquelle je m’attendais. Quel connard ! Non mais dans quel genre d’endroit on vide la salière des gens comme ça et on se casse sans même dire merci. Enfin bon, après je me suis débrouillée pour re-remplir ma salière avec celle de quelqu’un d’autre, ça me soûlait d’aller en racheter. L’autre gros naz n’avait qu’à pas se barrer avec tout mon sel.
 
 
 
 
 
 Et donc au milieu de ce bordel, entre la résidence, les cours, le taff et les cafards j’ai essayé de trouver un autre logement. La cité elle était vraiment trop insalubre et à cette époque là j’avais encore des illusions. On m’a parlé d’un magazine (qui est aussi sur le net mais comme j’avais pas d’ordi…) qui s’appelle Particulier à Particulier, où tu évites les frais d’agence puisque tu fais directement affaire avec les bailleurs. Et même que si le courant passe tu peux essayer de négocier avec eux, mais faut vraiment avoir de la chance. Parce que en général les gens sont super méfiants et pour avoir un appart ils te demandent des tonnes de papiers et de justificatifs, c’est tout juste si ils te demanderaient pas une lettre de motivation et une autobiographie avec en plus ton arbre généalogique pour être sur que t’aies pas des ancêtres craignos avec des noms un peu trop folkloriques. Et si tu te pointes à la visite sans tes papiers c’est même pas la peine d’entrer t’as perdu toutes tes chances, parce que y a au moins 15 mecs qui attendent avec toi et qui ont un dossier béton.
Et puis quand t’as pas trois fois le montant du loyer en revenu, déjà c’est grillé. Sauf si t’as un garant qui lui a ces revenus là. Y a même des mecs qui demandent deux garants. C’est devenu n’importe quoi la vérité, trouver un logement c’est pire qu’un parcours du combattant. Faut pas se demander pourquoi y a tellement de gens qui sont sur des listes d’attentes pour les logements sociaux, surtout quand t’as un nom de famille qui sonne pas trop français, là t’es encore plus mal barré que les autres.
Du coup j’ai passé mes semaines à courir acheter le magazine le jeudi matin, pour avoir une chance d’appeler dans les premiers et de pouvoir faire la visite, fallait pas dépasser 10h00 parce qu’après les boîtes vocales étaient pleines et y avait plus moyen de contacter le proprio. Y a même des mecs qui se font plus chier, ils mettent directement sur leur annonce l’heure de la visite, de toute façon ils savent qu’il y a au moins 20 personnes qui vont s'y ruer comme des affamés et ils ont raison.
J’ai donc enchaîné les visites le vendredi et le samedi après le boulot et le dimanche après midi. Je sortais du taff, je sautais la barrière du métro parce que j’avais pas de blé pour le ticket et je filais sur Paris. Fallait juste éviter les contrôleurs mais généralement ils sont là qu’à heure de pointe. Une fois je me suis fait chopée et j’ai fait un truc super naz, mais j’ai pas trouvé une autre réaction. J’ai commencé à fouiller dans mon sac en m’exaspérant gentiment : « Je suis vraiment trop bordélique, je perds toujours mes tickets, il faut vraiment que je pense à mettre de l’ordre dans ce sac ». Ca a pas marché du tout et en plus ils ont vu pendant que je fouillais dans mon sac que j’avais un chéquier alors je pouvais plus faire le coup de « J’ai rien sur moi pour payer, envoyez moi la facture» où j’aurai pu leur filer une adresse à l’étranger ou un autre faux truc. Donc j'ai du payer cette connerie d'amende.
Pour en revenir à mes visites de logements, c’est marrant parce que je croisais toujours les mêmes têtes qui attendaient devant les petites portes des chambres de bonnes dans des escaliers interminables, sombres et sinueux, sur des planches en bois tellement pourries que tu te demandais toutes les secondes si t’allais pas finir par passer à travers. Donc à force de voir les mêmes têtes je me suis fait une copine, Sofia. On s’est assez vite bien entendue comme on se faisait toujours rembarrées et qu’on était toutes les deux presque aussi en galère l’une que l’autre. Elle louait une chambre dans une famille depuis quelques mois, elle venait de Lyon et était arrivée sur Paris depuis peu. Le couple arrêtait pas de s’engueuler et criait à longueur de journée, du coup leur bébé pleurait tout le temps et au milieu de tout ça elle, elle pétait un câble, elle dormait même plus la nuit à cause du bruit. Elle était cernée et épuisée, alors elle dépensait la moitié de son salaire d’assistante maternelle dans les cinés ou dans les cafés pour fuir un peu le bordel de chez elle. Et en plus dès qu’elle sortait de sa chambre la daronne s’énervait sur elle pour un rien et lui parlait comme si c’était la dernière des merdes. Alors elle voulait qu’une chose c’était de se barrer, mais l’autre connasse lui demandait un mois de préavis bidon, elle avait même pas de bail, et en plus elle avait généralement pas un salaire qui faisait 3 fois le montant des loyers et pas de garants. Donc elle restait dans sa maison de fous, à son grand désespoir.
On a commencé à faire nos visites ensemble, on se retrouvait pour discuter de pleins de choses. J’aimais bien. Un jour par contre il nous est arrivées un sale truc. J’ai chopé une annonce agrafée sur un babillard de l’université pour louer une chambre de bonne. On s’est retrouvées avec ma copine et on a appelé le mec du papier. Il nous a donné rendez-vous dans une petite rue paumée. Quand on est arrivées il nous a presque engueulées parce qu’on avait 5 minutes de retard en nous disant qu’il avait pas que ça a foutre. On a eu envie de se barrer, mais je crois que ça nous faisait plus chier d’être venues pour rien, donc a pris le mini ascenseur qui nous amenait au 6eme étage et où on ne pouvait pas rentrer à plus de deux. Il nous a rejoint en haut et a commencé à nous faire visiter son truc. Il s'est mis à nous dire que des fois il avait de la famille qui venait et que du coup fallait libérer la chambre à ce moment là. Déjà on trouvait ça débile et quand en plus il nous a annoncé le prix ma copine lui a dit que c’était même pas la peine et que son truc c’était n’importe quoi et qu’il avait l’air de trafiquer des trucs pas nets. Lui il a commencé à se vénère et il se sont tapés l’embrouille tous les deux. Etant donné qu’on était coincées seules au dernier étage d’un immeuble avec un mec tout suant et pleins de pustules sur la tronche qui avait l’air vraiment pas clair j’ai commencé à souffler à ma copine que c’était pas la peine de se prendre la tête et qu’on avait qu’à y aller. Mais elle, elle lâchait pas l’affaire. Moi je commençais à flipper et je nous imaginais séquestrées dans cette vieille chambre, avec nos avis de recherche dans les journaux. J’insistais de plus en plus pour qu’on se barre pendant que le ton montait avec le mec. Finalement elle l’a regardé méchamment, a arrêté de parler, et on a dévalé les escaliers à toute vitesse. Une fois dehors mon cœur s’est remis à battre normalement.
Après quelques semaines de recherche j’ai laissé tombé, ça menait nulle part et puis même si il était super foireux j’avais un toit sur la tête. C’était un petit peu de désillusion qui entrait dans ma vie. Et puis de toute façon j'avais déjà fait plus de la moitié du semestre alors ça valait plus trop la peine.
 
 
 
 
 
 Après quelques semaines, et comme je savais que j'allais y rester dans ce foutoir, j'ai sympathisé avec mes nouveaux voisins. On était tous un peu paumés, loin de ceux qu’on aime et finalement on formait une sorte de petite famille. On se faisait des bouffes et je me rappelle des soirées (loin de celles version série américaine) qui étaient organisées dans les cuisines des tours. Tout le couloir, et plus, se retrouvait à se trémousser sur une piste de danse de 15m2 pleine des restes de bouffe de la semaine, la musique à tue tête pour essayer d’oublier le merdier dans lequel on dansait. Si on observait bien il y avait de temps en temps quelques cafards crevés dans les coins. Il fallait pas se pencher et c’est bon, on s’en sortait bien. Franchement c’était des soirées peu ordinaires mais assez sympas. De toute façon ça changeait les idées ça c’est sûr et c’était l’essentiel.
Vers 4 ou 5h du mat tout le monde rentrait chez soit crevé, souvent à deux d’ailleurs pour se réconforter de manière plus intime et achever ensemble la nuit. Moi je rentrais chez ma copine Amélia qui habitait le bâtiment d’à côté, on s’allumait la télé et on regardait des conneries en mangeant de céréales jusqu’à ce que nos paupières se ferment malgré nous.
Un soir de week-end, en début de soirée, elle a insisté pour me présenter un ami. En le voyant arriver je l’ai tout de suite reconnu, je le croisais souvent dans la cité. Il était plutôt pas mal en fait, assez grand et les épaules larges. Les cheveux très noirs et des yeux brun vert. Sous sa bouche on pouvait deviner des dents parfaitement alignées et d’une blancheur presque éblouissante. En fait je crois ne pas me tromper en disant que c’était un beau gosse. Mais il avait vraiment un air suffisant qui lui donnait une gueule de con au final. Il avait toujours cet air de « je suis trop bien pour toi, je sais que je suis beau et moi tu vois je réussis tout dans la life ». Bref, il me pompait l’air avant même de l’avoir déjà rencontré.
Enfin bon ce soir là il s’est pointé, il a salué ma copine, qui s’est empressé de faire la présentation:
 
- Samy je te présente Lara.
 
Il s’est retourné vers moi et a marmonné une espèce de truc qui ressemblait à « salut » entre ses lèvres, esquissé un sourire, puis a retourné son regard vers ma copine. Ils ont entamés la conversation et j’ai décidé de me barrer parce qu’en fin de compte il avait vraiment l’air d’un gros lourd. J’ai donc rejoint un groupe d’amis qui discutaient près de la fenêtre de la cuisine, avec vu sur la poubelle public qu’était devenue la cour devant la cité. Je préférais encore ça. Je ne l'ai pas revu de la soirée, mais je m'en foutais. J'ai dansé les yeux fermés, la sueur collait mes cheveux sur mon front, j'avais l'esprit vide et j'avais oublié les cafards. Vers 4h je suis rentrée chez ma copine et on a parlé de tout et de rien, surtout de rien, jusqu'aux premières lueurs de l'aube. On entendait les espagnols dans la chambre voisine qui rigolaient. En tout cas à la cité y a un truc que j'ai appris, c'est que les espagnols ne dorment jamais.
 
 
 
 
 
Une fois par semaine je descendais faire ma lessive. Mais c'était à chaque fois une grosse galère et j'y allais toujours les dents serrées. Il y avait en tout trois machines à laver et autant de sécheuses pour deux tours qui devaient regrouper au total pas moins de 400 personnes. J'essayais d'y aller en semaine, parce que le week-end, à moins d'avoir la patience et le calme de Gandhi (ce qui n'était pas mon cas), c'était même pas la peine si je voulais éviter de finir dans un coin en m'arrachant les cheveux. Donc j’y allais le plus souvent le lundi ou le mardi matin, comme je bossais le soir j'en profitais. Quand les machines étaient pleines, il fallait soit poiroter devant jusqu'à ce que quelqu'un vienne récupérer ses fringues (ce qui pouvait être long parce que la plupart des gens ne venaient pas dès que leur machine se terminait). Soit il fallait remonter dans sa chambre et redescendre un peu plus tard en découvrant, à tous les coups, qu'un relou était passé devant toi (en même temps il pouvait pas savoir mais ça t'empêche pas de l'insulter mentalement et d'avoir la rageuse envie de lui faire avaler son panier de linge sale) ou qu'il avait carrément déjà pris d'assaut, avec ses caleçons douteux, la machine que t'avais repéré quelques minutes auparavant.
Le truc crade avec les machines à laver communes c'est que tu sais jamais trop qui est passé avant toi. Je me rappelle chez ma mère on avait aussi une buanderie commune avec le reste de l'immeuble, et les voisins, qui devaient penser qu'on avait une machine à la maison et qu'on ne se servait pas des "publics", nous avaient confiés qu'ils les utilisaient pour laver leur tapis à chien et les linges trop sales, genre plein de vomis ou de terre. Du coup ma mère allait faire ses lessives dans l'immeuble d'à côté, même s'il y avait probablement un autre mec qui faisait exactement la même chose, mais on était pas au courant alors ça passait mieux. Et c'est comme le gros naz avec ses caleçons douteux juste devant moi, que je détesterais de toutes mes forces à chaque fois que je le croiserais dans la cité. Y a un autre truc relou c'est quand tu sors tes affaires propres de la machine et que t'essayes de les transférer dans un sac, t'as toujours une chaussette ou un sous-vêtement qui veut pas suivre le mouvement et qui se barre par terre et vu l'état du sol, humide et collant, t'es trop dégoûté parce que le truc tu te dis que t'auras pas le choix de le relaver.
Enfin bref, un jour alors que j'avais enfin réussi à mettre mes vêtements dans une machine et que j'étais descendue les récupérer après une demi heure, j'ai vu un mec à quatre pattes la tête fourrée dans une machine à laver. Je me suis dit "bon encore un débile", mais en regardant bien j'ai vu que c'était dans MA machine qu'il avait fourré sa tête. Je me suis précipitée vers lui et j'ai lancé un "qu'est-ce que vous faites" tellement haineux et qui était plus un cri de guerre qu'une vraie question que le pauvre mec a sursauté d'un coup. Que je descende cinquante fois pour pouvoir choper une machine, passe, qu'un mec foireux ait torché ses vieux caleçons pourris juste avant moi, passe, et que j'attende debout pendant vingt minutes pour qu'il vienne récupérer ses fringues, dans cette salle puante, exiguë et morbide où on crève de chaud et où on ose même pas s'appuyer contre les vieux murs jaunis et décorés de toiles d'araignées tellement balaises qu'on se demande si elles ont pas été importées d'Amazonie exprès, ok passe. Mais qu'on vienne foutre sa tête dans mes affaires là c'est la déclaration de guerre. Mes yeux lançaient des éclairs, j'avais les points serrés et tellement d'insultes arrivaient en même temps dans ma bouche que je ne suis parvenue à exprimer qu'un long grognement difforme. Quand le mec en question s'est retourné je suis restée bouche bée. C'était Samy. Il se prenait pour qui celui là. J'ai voulut lui arracher la tête et j'allais lui balancer dans la gueule la rage qui bouillonnait en moi, quand il a commencé à se confondre en excuses et à m'expliquer qu'il s'était gourré de machine et que je sais pas trop quelle connerie. Et là franchement, il m'a trop fait pitié avec son air de chien battu. Et en plus ça m'a plutôt fait marrer de le voir comme ça, accroupis par terre avec sa tronche toute piteuse, loin de son air pompeux habituel. J'ai rangé mes insultes, mais je lui ai quand même dit que la prochaine fois que je le revoyais faire ce genre de truc ça se passerait pas comme ça. J'ai pris mes affaires et je suis partie.
Les semaines suivantes je sais pas pourquoi, je croisais régulièrement Samy. Il parlait pas trop en général et il avait le regard fuyant. Il m'énervait vraiment trop ce mec.
Par Olivia Woerly - Publié dans : Roman : Bonjour Paname
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Lundi 10 septembre 2007
Les jours chauds ont fait leur arrivée. Ca faisait plus de quatre mois déjà que j'habitais à la cité. Avec la grève j'ai pas beaucoup été en cours, ce qui finalement m’a bien arrangé. J'ai pu faire plus d'heures au travail (même si je pouvais pas dépasser les 35 heures ce qui aurait pourtant aidé vu l'état assez constamment merdique de mon compte en banque). Je m'étais fait pas mal de copines à la cité et au boulot, il y avait toujours autant de cafards sinon plus puisque la chaleur faisait fermenter les déchets éparpillés un peu partout à l'intérieur et autour de la résidence. Ils avaient même pris d'assaut les douches, mais apparemment et peut être à cause de l'eau, c'était pas un endroit propice à leur survie puisqu'ils se retrouvaient pour la majorité crevés sur le sol. Ma phobie c'était de m'en prendre un dans les pieds, ils auraient collés sous mes claquettes et ça c'est vraiment trop dégueulasse. Il y en avait aussi un peu plus dans la cuisine, carbonisés autour des ronds de poêles. Moi je me suis mise à astiquer d'autant plus frénétiquement ma chambre et à la désinfecter à l'eau de javel pure pour protéger la zone. Ca marchait plutôt bien.
Les femmes de ménages se sont fait encore moins présentes avec l'arrivée des beaux jours. Elles devaient faire la queue chez les médecins pour les arrêts maladies, histoire d'avoir quelques jours avec la famille dans le sud, loin du merdier puant de la cité. Du coup ils auraient du nous fournir des masques à gaz parce que dès qu'on sortait de nos chambres c'était la guerre civile entre les résidents et la crasse. Sans blague, on aurait du organiser une pétition dans le département pour financer l'achat de masques. Vu l'état des lieux ça aurait probablement marché. Mais bon j'avais pris mes habitudes d'hygiène et je me promenais partout avec mon spray ultra désinfectant qui élimine 99,9 % des bactéries de chez ED.
A l'arrivée de l'été on a quand même eu, pour une vingtaine de jours, le retour des cours. C'était plutôt bidon, quelques feuilles de notes distribuées à l'arrache, des vieux partiels organisés à la va-vite et des travaux avec des sujets trop naz à rendre. J'ai dû prendre quelques jours de congés au travail, heureusement j'avais mis un peu d'argent de côté comme j'avais pu faire plus d'heures au travail à cause de la grève. Donc je m'en sortais plutôt pas mal.
 
 
 
 
 Et donc forcément avec la chaleur, j'ai du m'acheter un petit frigo. J'avais passé l'hiver à suspendre ma bouffe dans un sac plastique à la fenêtre, comme la plupart des résidents d'ailleurs. Ca donnait une charmante petite touche "art contemporain" aux tours quand on arrivait de loin. Il y avait des sacs blancs, noirs ou bleus et parfois des baskets ou des tapis qui étaient suspendus aux fenêtres. Pendant l'hiver, le froid conservait plutôt bien les aliments, mais là ils se mettaient à pourrir et à chlinguer alors je me suis résignée. A l'entrée des cités il y avait généralement des petites annonces, des mecs qui vendaient tout et rien. J'ai fait le tour des bâtiments pour trouver le frigo le moins cher. Je voulais pas investir puisque normalement, et je l'espérais, j'en avais plus que pour quelques semaines à la résidence. Voici l'annonce que j'ai trouvé :
 
Petit frigo à vendre. 20 euros. Chambre D409.
 
Je me suis donc rendue bâtiment D chambre 409 avec ma copine, histoire d'avoir un "back up" au cas où on tomberait sur un malade. Un mec nous a ouvert, ça va il avait l'air plutôt normal, à part qu'on crevait de chaud dans sa chambre qui sentait le renfermé et qu'il avait des megas cernes grises en dessous des yeux. Il nous a montré le frigo. Il avait bien fait de préciser petit frigo parce qu'il nous a montré une minuscule caisse marronnasse qui devait faire 50 cm par 50 cm. Enfin c'est vrai que je voulais pas payer cher, mais je savais pas que ça existait des frigos si petits. Il nous a montré le fonctionnement du truc. A l'arrière y avait une espèce de tube en plastique avec une sale couleur raccroché au frigo. Il nous a dit que c'était rempli d'huile (et ça se voyait à la graisse qui couvrait le tube). Il a dit que c'est ce qui faisait fonctionner le frigo ou je sais pas quoi. J'ai pas trop compris le business de l'huile et du frigo, mais l'essentiel c'était que ça marche. Comme j'étais venue en repérage j'avais pas l'argent sur moi. On a donc convenu que je reviendrai le lendemain matin pour récupérer le frigo.
Le lendemain matin je suis donc allée retirer de l'argent dans le vieux guichet bancaire plein de graffitis et de revendications bourrées de fautes d'orthographe, qui était caché dans un petit recoin en face de la cité. C'était un endroit assez craignos et je me suis surprise une seule fois à aller retirer de l'argent là-bas à plus de 23h, j'ai plus jamais recommencé... Une fois l'argent en poche j'ai filé au D409. Le mec a été sympa, il m'a descendu le frigo jusqu'à l'entrée de son bâtiment. Après, j'ai regardé avec désespoir le chemin qu’il me restait à faire pour rentrer chez moi et l'intensité du soleil dans le ciel bleu qui menaçait de me cuire sur place avec ses rayons, sans aucune pitié. J'ai tant bien que mal calé le frigo dans mes bras, contre mon ventre et j'ai commencé à avancer péniblement. Des gouttes de sueurs dégoulinaient sur mon front et je sentais que mon dos était trempé. Les côtés du frigo me sillaient les bras, je me suis dit que c'était vraiment trop un plan foireux ce frigo à la con et qu'il aurait pu m'aider l'autre naz. Finalement il était vraiment pas si sympa que ça et il aurait pu se bouger 5 minutes de plus. Quel nul ! J'avais le sentiment d'être au beau milieu d'un désert aride, dont on ne voit pas la fin. Et comme j'avais eu la bonne idée d'aller récupérer ce salopard de frigo un dimanche matin, tout le monde pionçait et y avait pas un paumé pour m'aider. Puis j'ai cru voir un mirage au loin, une silhouette. Soulagement ! Enfin quelqu'un pour m'aider à transporter ce truc. Mais quand la silhouette s'est fait plus définie, elle m'est apparue familière. C'était Samy. Mais qu'est-ce qu'il foutait là encore cet handicapé du bonjour. Du coup je me suis remise à marcher de plus belle en regardant droit devant et j'essayais de faire genre "je gère tout va bien", je voulais pas qu'il s'arrête et qu'il vienne me pomper l'air c'était pas le moment. J'étais tellement concentrée à me donner mon air "j'ai pas besoin de toi tout va bien" que je me suis prise les pieds dans une connerie de roche et je me suis viandée sur le sol. Saloperie de roche, je gérais bien pourtant. Alors ça a pas loupé l'autre relou s'est pointé avec son air à la con. En plus je m'étais bien niqué le pied et j'ai essayé de cacher la douleur. Mais mon traître de gros orteil m'a pas trop soutenu de ce côté là puisqu'il a commencé à pisser le sang. Quelle merde! Samy s'est avancé vers moi :
 
- Ca va?
 
Non mais quelle question pourrie, est-ce que ça avait l'air d'aller? Je savais qu'il allait me pomper l'air.
 
- Oui c'est bon juste une éraflure.
- Allez je te ramène chez toi !
- Non non franchement je vais me débrouiller toute seule, t'embêtes pas…
- Ca va pas le faire avec le frigo et ton pied.
 
Et comme il avait pas tord sur ce point là, j'ai dû abdiquer et je l'ai laissé me raccompagner. En fait je dois même avouer qu'il a été sympa sur ce coup là et je lui trouvais déjà un air un peu moins con.
Quand on est arrivé dans mes quartiers, il s'est mis en tête déjà de me soigner l'orteil, puis d'installer le frigo. Je lui ai dit que c'était pas la peine mais ça y'est il avait pris la confiance et il voulait plus dégager. Et en fin de compte ça m'a bien arrangé. Il a été chercher de l'alcool à friction chez lui, des cotons et un pansement. J'ai grave souffert au moment de la désinfection, mais après ça a été. Puis il a installé le petit frigo marronnasse qu'on a réussit à caser en dessous du bureau. Elle était tellement mini cette chambre qu'il fallait tout calculer pour minimiser au mieux la perte d'espace, sinon on se prenait un meuble à chaque fois qu'on faisait un pas. Fortement contre-indiqué en cas de claustrophobie.
Quand on a eu finit l'installation, il a été un peu bizarre. Il parlait pas trop, mais je sentais qu'il avait pas envie de partir. Il m'a proposé d'aller regarder un film chez lui si j'avais rien à faire. Comme c'était dimanche, que tout était fermé et que c'est vrai qu'il avait été cool pour mon orteil et le frigo je me suis dit pourquoi pas. De toute façon j'avais rien de prévu.
Et là franchement ça a été trop bien. On s'est posé devant Les infiltrés et finalement on a pas trop regardé le film puisqu'on s'est mis à parler de pleins de trucs, nos vies, nos idées et tout le tralala. Il était finalement pas si con que ça ce Samy. Il habitait à Londres chez ses parents qui étaient en fait français et qui avaient émigrés là-bas avant sa naissance. Du coup lui il avait fait un peu comme moi. Curieux de connaître son pays d'origine il avait décidé de faire un échange interuniversitaire et il avait, à son grand désarroi, atterri dans cette pseudo résidence, qui était plus un centre d'accueil pour SDF et galériens en tout genre. On a parlé des trucs chelous qu'on avait vécu ici depuis notre arrivée, et franchement on s'est trop bien entendus. On a même parlé jusqu'au soir, c'est ma copine Amélia qui m'a appelé et qui m'a fait quitter le cocon. Cette nuit là, avant de me coucher, j'ai pas trop réussi à dormir, je pensais à Samy. Je le voyais avec ses dents blanches, ses cheveux foncés et souples et ses traits harmonieux, la totale quoi.




L'ultime semaine de cours est arrivée, et mes derniers partiels avec. J'ai même commencé à avoir des notes sur les partiels des semaines passées. Et là y a eu une merde. J'ai une connasse de prof qui m'a foutue une note finale de 9/20, qui était basée sur un seul travail bidon sur lequel j'avais passé au moins 5 heures. Avec une note pareille c'est sûr qu'elle avait fait exprès pour m'empêcher de passer le cours. De toute façon je l'ai pas senti du début celle-là, avec sa tronche de frustrée hypocrite. Elle faisait le genre à se la jouer communiste à fond alors qu'elle habite dans un grand 100m2 rive gauche et qu'elle tourne les yeux quand elle voit un clodo qui fait la manche dans la rue. Pour ce qui est de mon cas, je pense qu'elle m'avait saquée parce que j'ai eu un pépin avec mon université d'origine, j'ai donc dû intégrer un cours à la dernière minute et c'est tombé sur le sien. En même temps j'avais plus trop le choix c'était le seul qui restait. Et quand j'ai été la voir pour essayer de trouver une solution pour rattraper les quelques cours que j'avais raté (et franchement y en avait pas beaucoup) elle m'a lancé avec sa petite voix de frustrée hypocrite:
 
- Non mais de toute façon vous les étudiants étrangers c'est toujours n'importe quoi!
 
Quelle conne! De toute façon leurs cours c'est du n'importe quoi et leur organisation c'est du n'importe quoi dans ce bled alors qu'elle vienne pas me soûler avec sa philosophie de raciste. Du coup je suis sûr qu'elle avait fait exprès de me foutre un 9/20 pour bien me faire suer. Et si j'avais pas ce point en plus, ça m'obligeait à me réinscrire à l'université pour un seul cours la session suivante. Y avait pas moyen! Alors j'ai fait ce qu'on m'avait bien appris à faire en France : envoyer un mail de pleurnichard pour lui expliquer la situation et mes galères depuis mon arrivée et lui demander si je pouvais faire un travail en plus pour remonter ma note. Ca restait honnête franchement, j'étais pas là non plus à lui demander de me filer un point comme ça gratos. Mais elle en a rien eu a foutre, elle m'a répondu sèchement qu'on donnait pas des notes de gratification aux gens mais des notes qui évaluaient leur travail et que mes galères c'était pas son problème. Je la détestais, elle comprenait vraiment rien à rien celle là. Je la détestais vraiment trop, et de toute façon je détestais tout le monde. J'avais pas eu de nouvelles de Samy depuis l'autre jour. Il a disparut de la circulation, j'ai essayé d'aller frapper chez lui, mais pas de réponse. J'ai été conforté dans ma première impression, c'était vraiment un con finalement...
 
 
 
 

Après avoir fait des pieds et des mains pour essayer de rattraper ce connard de cours à cause de ce prof bouché, on m'a finalement conseillé de déposer une demande de révision de note. Et finalement le bordel que j'ai foutu a payé puisqu'on m'a rajouté mon point, et qu'avec un 10/20 j'avais mon cours validé dans mon université d'origine. Et comme les résultats des autres cours étaient sortis et que j'avais eu la moyenne partout, cette dernière note validait enfin l'obtention de mon diplôme. Enfin même si rien n'était encore gagné puisqu'une longue bataille administrative s'annonçait entre moi, mon université d'origine et celle d'accueil pour l'envoi et la réception des relevés de notes et tout le bordel qu'il faut déballer pour aboutir au bout de papier final, format A4, qui était censé me permettre de gagner ma vie. Et comme de fait, j'ai quand même mis plus de 6 mois pour y arriver. En même temps j'ai été un peu ralenti puisque j'ai pas eu le téléphone, ni Internet, ce qui limitait grave les moyens de communication. Mais on m'a pas facilité la tâche non plus, quand j'ai voulu récupérer mon relevé de note au secrétariat la personne en charge n'était pas là, comme par hasard... Et j'ai pas pu l'attendre puisque je devais aller bosser l'aprem. Quand je suis revenue quelques jours plus tard on m'a dit qu'elle avait pris ses vacances et on m'a donné son mail, le classique... Au bout de la troisième visite y a sa collègue qui devait en avoir marre de me voir débouler dans son bureau toutes les deux secondes qui a fait le digne effort de bien vouloir m'informer que ce relevé m'avait été envoyé il y a plus de 3 semaines chez ma mère, au Canada. Quelle bouffonne celle-là, elle m'a fait galérer pendant 3 semaines avant de me dire ça?! Franchement quand je parlais des administratifs...c'est définitivement une cause perdue.
En tout cas pour fêter la fin des cours je suis allée manger dans un restaurant pas loin de la cité avec Amélia et quelques autres copines. Et là il s'est passé un truc de fou que j'avais jamais vu de ma vie. On avait terminé de manger et on attendait l'adition quand on a entendu une alarme au loin. Je me suis retournée vers la fenêtre. Il faisait nuit mais je voyais des lumières orangées se refléter contre les murs des immeubles avoisinants et de temps en temps une bouffée de fumée grise venait se rajouter au décor. J'ai prévenue Amélia et on est sorties pour voir ce qu'il se passait. En fait c'était une voiture qui brûlait. C'est impressionnant ça fait des flammes de ouf. Il devait être une heure du mat et y avait la moitié des habitants de la cité du coin qui étaient sortis de chez eux ou qui se penchaient aux fenêtres pour regarder, ça avait pas l'air de les choquer plus que ça. Les serveurs, eux, sortaient du resto un par un pour vérifier que c'était pas leur bagnole qui cramait. Les pompiers ont mis au moins 15 minutes à arriver. La voiture avait largement eu le temps de devenir irrécupérable. Des fois tu te demandes vraiment dans quel bled t'es tombé. J'avais déjà vu ça à la télé, mais en « live » c'était la première fois. C’était comme si l’instant était sorti tout droit du JT de 20h00. Un truc qui fait flipper dans ce pays, c'est que les gens s'en prennent les uns aux autres même quand ils ont rien à voir ensemble. Ca veut dire que toi tu peux faire tes trucs pépère et rien demander à personne, mais que c'est pas pour ça qu'on va pas venir te chercher des embrouilles, faire cramer ta bagnole ou te démonter au coin d'une rue.
 
 
 
 

Bientôt la résidence n’a plus voulu me garder parce que j’avais terminé ma session et qu’ils étaient pas là pour jouer les Don Quichotte. Et là j’ai fait un truc que j’avais jamais fait avant. Faut aussi comprendre le degré de galère dans lequel j’étais, j’avais pas de logement et pas assez d’argent pour traverser l’océan. J’étais restée cachée chez une amie pendant deux semaines, mais sa résidence m’avait découvert et m’avait viré. Quel règlement de crevard de pas avoir le droit d’héberger des gens chez soi. J’ai donc décidé d’aller voir une assistante sociale, elles étaient là pour ça non, les gens en galère. Mais je l’ai bien vite regretté. Déjà j’ai mis une heure à trouver leur QG, sous un soleil de plomb les pieds en compote. Et quand je suis arrivée ils étaient sur le point de fermer, mais vu mon piteux état ils ont pris sur eux et une dame m’a reçu. A peine j’ai mis un pied dans les bureaux que j’ai eu l’impression d’avoir basculé dans un autre monde, et c’était une sensation vraiment merdique. Le monde de ceux qui doivent aller quémander de l’aide. C’était vraiment un sentiment plus que merdique. Et par dessus le marché je me suis mise à pleurer, comme si c’était indéniablement le truc qui devait se faire quand tu racontais ta galère a une assistante sociale. Ca doit être leur mur ou leur tronche je sais pas, mais y a comme un truc qui se déclanche et tu peux pas t’empêcher de brailler. Elle m’a regardé avec ses grands yeux compréhensifs à deux balles et elle m’a dit « Allez y pleurer c’est normal, ça fait du bien ». Remarque de merde. Je ne savais plus si je pleurai de honte, d’en être arrivé là ou bien de fatigue. Mais sa phrase n’a fait qu’accentuer le sentiment merdique que j’avais déjà depuis mon arrivée. J’ai réussi tant bien que mal à lui raconter mon histoire et comme je l’ai toujours pensé ils servent à rien. Elle m’a filé des adresses de foyers, m’a fait un vieux sourire genre je me la joue je suis avec toi et elle m’a souhaité bonne chance. Avoir su je me serai épargné de me nicker les pieds pendant une heure sous le soleil. Non seulement tu te sens comme la dernière des merdes mais en plus tu ressors autant en galère que quand t’es rentré. Si c’était juste pour avoir une oreille j’aurai pu trouver quelqu’un d’autre et en plus qui m’aurait pas expédié en 10 minutes parce qu’elle avait finit sa journée. En tout cas je me suis jurée de ne plus remettre les pieds dans cette connerie.
En attendant, même si c'était vraiment petit, je squattais chez ma copine Amélia à la cité, et ce soir là en rentrant j'ai pleuré toutes les larmes de mon corps. J'en avais trop marre, je savais pas où je m'en allais, et vu la galère pas possible pour trouver un logement et l'état ma situation tout me paraissait mission impossible. J'étais dans mes pensées, et je me dirigeais vers la cité quand j'ai foncé dans un mec. Je regardais pas trop où j'allais, ou même pas du tout. Je me suis retournée pour lui dire qu'il aurait pu faire attention (même si je savais très bien que c'était de ma faute) et je suis me suis retrouvée nez à nez avec Samy. C'est fou comme il tombait toujours au mauvais moment celui-là, à croire qu'il était programmé pour ça :
 
- Lara! Justement je te cherchais
 
Non mais quel mytho en plus j'y crois pas. Il a pas donné de nouvelles pendant presque un mois et là il se pointe comme une fleur et en plus il me mythone?!
 
- Ah bon?
- Oui, je suis désolé je suis parti sans donner de nouvelles, ma grand-mère est morte et je suis parti un peu... précipitamment...
 
J'y crois pas, il me fait le coup de la grand-mère, j'ai vraiment l'air aussi conne que ça? Il se prend pour qui ce mec, j'ai jamais vu un connard pareil!
 
- Je suis désolé, mes condoléances...
 
Et là comme cette conversation commençait vraiment à m'énerver et que j'avais pas du tout la tête à ça, j'ai tourné les talons pour repartir. Mais j'ai senti une main m'attraper par la taille, Samy m'a tiré vers lui et d'un coup, avec une immense douceur, il m'a embrassé. C'était bien la dernière chose à laquelle je m'attendais...je n'ai pas pu réagir et je me suis laissée faire. Puis il m'a regardé et m’a serré contre lui :
 
- Tu m'as manqué
 
Je n'ai rien répondu, mais je suis restée là, blottie contre lui.




Le plus dure à écrire dans un texte c’est sans doute la conclusion. Faut faire gaffe à ce que tu dis parce que c’est ce qui va donner la couleur à tout ce que t’as écrit avant. Il faut pas se planter. Alors moi je sais pas trop comment je vais commencer, ou plutôt terminer, je vais essayer d'y aller en simplicité...
Je suis restée sur Paris, Samy est rentré chez lui mais on se parle tous les soirs et je pense peut-être le rejoindre à Londres. Je ne sais pas encore trop ce que je veux faire, je me suis renseignée pour intégrer des écoles d'arts mais c'est soit trop cher soit impossible d'accès alors je pense laisser tomber.
En tout cas pour ce qui est de la résidence j'ai quand même finit par me casser. J'ai un oncle qui m'a passé son appartement pour quelques mois, quand on dit que tout marche par piston... Mais j'ai eu des nouvelles de la cité par Amélia. Apparemment le dernier arrivé à l’étage c’est une femme avec sa petite fille qui partagent un 9m2 avec un autre mec. Y a des rumeurs qui disent qu'ils vont bientôt fermer le bâtiment. C'est probablement mieux comme ça.
Autrement, je pense que je suis devenue une vraie parisienne. Maintenant je peux le dire, je fais la tronche toute la journée et je regarde les gens d'un air méfiant dès qu'on vient me parler, je suis toujours pressée et j'ai plus le temps de rien, et surtout maintenant quand on me bouscule dans les transports je bouscule deux fois plus fort pour bien m'affirmer et faire comprendre qu'on a pas intérêt à me chercher. Et si quelqu'un s'avise à nouveau de me traiter de connasse alors là, je crois que j'hésiterai pas à sortir les crocs et à me le faire direct.
Je sais pas trop pourquoi, peut-être que c'est l'âge, je me sens pressée de trouver une idée, ça doit être la crise post-adolescente, coincée quelque part entre la crise d'adolescence, la crise la trentaine, celle de la quarantaine et les autres je les connais pas mais j'imagine qu'il y en a une à chaque décennie. Je me remets en question sur pleins de trucs et j'ai peur de devenir une Georgette derrière son bureau qui se plaint toute la journée et qui passe ses week-ends à tricoter en mangeant des gâteaux avec son chat devant la télé. Et c’est là je me suis dit qu'il fallait que je trouve une idée, et vite. Et justement, en ce moment j'en ai une qui me trotte derrière la tête. J'aimerai publier un truc sur les résidences, la galère parisienne et tout ce bordel dans lequel je suis tombée. Le monde a un peu cette idée préconçue de la ville des amoureux par excellence où on visite la Tour Eiffel et où on prend des petits déjeuners "croissant au beurre" en regardant Bébère, la baguette sous le bras et le béret sur la tête, aller acheter son camembert chez l'épicier du coin. Loin de moi l'idée de briser le mythe, peut-être simplement de donner une autre version des faits... le guide de survie version Paname, pourquoi pas...
Par Olivia Woerly - Publié dans : Roman : Bonjour Paname
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Samedi 6 octobre 2007

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Une porte entrouverte. Une pièce sombre. Les pâles reflets de la lune éclairent un corps qui semble inanimé. Les yeux fermés, une faible respiration. Un corps éteint. Qui es-tu toi ? Es-tu morte ou bien vivante ? Noirceur de l’infini, noirceur de l’oubli, tendre noirceur, emportes moi toute entière ou redonnes moi le souffle de la vie, mais ne me laisses pas comme ça je t’en supplie. Ce corps c’est moi, cette tristesse c’est la mienne. Mais qu’est-ce que je fais là ? Quelqu’un a-t-il une réponse ? Et toi, où es-tu, où est ta main si douce qui avait l’habitude d’attraper la mienne et de la serrer si fort ? Pourquoi est-ce que je me sens si seule, si vide. Suis-je morte ou vivante ? Je ne sais pas, tout ce que je sais c’est que toi tu n’es pas là. C’est peut-être tout ce qu’il y a savoir. Ou peut-être que non, peut-être qu’il y a toute une histoire à connaître. Mais tous ces mots ce ne sont que des mots…… comment raconter ?
 
Je n’ai jamais cru au mariage. Ou plutôt, je n’ai jamais cru au grand amour, à celui qui dure toute une vie, qui vous prend toute entière sans compromis et rien ni personne ne me ferait changer d’idée. Que de désillusions. Tant pis. Le mariage c’est « old-school », passé date, ça sert a rien et ça marche pas. Il n’y a rien d’autre à dire. La petite princesse au fond de moi s’était enfuie. Je ne sais pas trop à qui elle avait laissé place et c’est sans doute ce qui était perturbant. Je me suis longtemps cherché. Ni princesse ni sorcière, que suis-je suis alors ? Je préférais noyer ces questions dans de longues soirées entre copines, toutes paumées, toutes un peu perturbées, il n y avait que là que je me sentais à ma place. J’étais loin de ceux qui ne comprenaient pas. Laissant tout de côté, dans une rue, dans un parc, dans un salon, à des heures où même la lune est endormie. Mais moi je ne voulais pas dormir, je préférais noyer le temps jusqu’au petit jour. On était si bien loin de la vraie vie, entre nous.
 
Puis le temps est venu de grandir. Je suis partie avec toutes mes désillusions et mes rêves inachevés vers un autre destin, loin de ce que j’avais connu jusqu’à présent. Un long voyage en train pour me mener vers d’autres chemins, une autre ville, loin de ma famille éclatée, de mes amis, de ma vie. Loin de tout, mais pourtant si près de pleins de choses. Malgré ce qu’on peut en penser, que ce n’est pas si loin, qu’on peut revenir quand on veut, qu’il y a le téléphone, c’est très dur de partir comme ça. Même si ce n’est pas si loin, même si on peut revenir quand on en a envie, on est plongé dans un autre univers, on doit oublier ses anciennes habitudes, celle que nous avons commencé par régir, puis qui se sont elles même mis à régir notre vie. On doit les oublier et s’en créer de nouvelles, qui ont le sait bien mettrons un certain temps à s’installer. En quelques heures, tous nos repères volent en éclat. De longues soirées de solitude et de remises en questions, beaucoup de larmes et d’angoisse. Des moments d’angoisses si intenses qu’ils s’emparent de notre corps, en deviennent maître et nous font perdre tout contrôle de nous même. On tremble, on s’étouffe, on bascule, mais on y peut rien. Pourtant, il faut être forte, tel un petit soldat, et aller au bout de ses choix ! Alors je tiens. Bref, ce n’est pas l’histoire. Tout ça perd son sens à côté de toi, ou bien sans doute il le trouve comme si tout devenait une évidence. Mais maintenant je ne sais plus, tu m’as perdue. Tu m’as perdue dans un monde que je ne connais pas et que je ne voulais pas connaître. Je me sens si petite au milieu de cette noirceur qui m’enveloppe et je me sens si faible. 
à suivre...
Par Olivia Woerly - Publié dans : Roman : Le 7ème jour - Communauté : Litterature
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Dimanche 7 octobre 2007
 
 
 
I.
 
 
 
Il est 8h00. Le réveil sonne. C'est un petit réveil IKEA qui fait un bruit affreux et martèle l’air avec brutalité et acharnement. Ce bruit rappelle le cri inquiétant d'une sonnerie de prison, qui marque l’ouverture ou la fermeture des portes du tombeau des détenus, c’est ce qu’elle se dit à chaque fois. Et elle se dit aussi que quelque part elle aussi est un peu prisonnière, dans son corps et dans sa vie de jeune fille de 16 ans, et que ce réveil marque la violente séparation qui existe entre le monde des rêves et la réalité qui s’impose une nouvelle fois à elle. Aurore ouvre un œil, mais elle a du mal à se lever, comme tous les matins. Elle sera à la bourre pour aller en cours, comme tous les matins. Il est 8h05. Elle se lève péniblement et fait une toilette rapide. Elle a déjà pris sa douche hier soir. Il est 8h15. Elle sent qu'elle va être en retard, comme toujours. L'école est juste en face de chez elle. Elle n'a qu'à traverser la rue. Pourtant, elle est toujours la dernière arrivée. Elle enfile un jean et un polo blanc. Elle remonte ses longs cheveux bruns en un chignon un peu flou. Quelques mèches retombent sur ses épaules. Il est 8h20. Elle avale des céréales à toute vitesse et laisse son bol en plan sur la table. Il est 8h25. Elle enfile ses baskets, attrape ses clés posées sur le bureau de sa chambre et sort en claquant la porte derrière elle.
 
Aurore arrive à son cours d'espagnol. Le cours commençait à 8h30. Il est maintenant 8h40. La prof lui fait remarquer qu'elle était déjà absente au dernier cours, et qu'au précédent elle était arrivée en retard, et elle lui répète pour la énième fois : « Ce n’est vraiment pas sérieux quand on est en Terminal et qu'on a le bac à la fin de l'année. ».
Aurore s'en fout du bac. Qu'est-ce qu'ils ont tous les profs cette année à ne parler que de ça. Ils leurs rabachent tous les jours qu'à cette vitesse ils vont le rater le bac, que c'est pas de la rigolade et qu'il faut bosser dure. C'est surtout une raison pour essayer d'avoir l'attention des élèves et se faire écouter un peu plus que d'habitude. Et puis tant pis elle le ratera la bac, qu’est-ce que ça peut le faire, elle le ratera et elle s’en ira loin, loin de tous ces profs qui ne comprennent rien à sa vie.
La prof ne la laisse pas entrer. Aurore ne l'aime pas celle-là. Elle trouve qu'elle se donne un air supérieur juste parce qu'elle est jeune et que du coup les mecs la draguent. Elle doit avoir à peine la trentaine, et les mecs ça les chauffe, surtout quand ils s'ennuient pendant les cours. Ca leur change les idées, et Mlle Rosio elle prend la grosse tête. En réalité elle est pas si jolie que ça, avec son visage rond et ses yeux globuleux. Elle a juste le mérite d'être jeune et elle se la joue à cause de ça. Aurore va voir le proviseur pour "prévenir" de son retard. C'est la procédure. Par la même occasion elle lui fait remarquer qu'il ne sert à rien d'appeler chez elle lorsqu'elle est absente. Elle est dans une famille d'accueil. Ses absences ne les concernent pas. Si ils veulent appeler qu'ils appellent sa mère à Q. Mais Aurore sait qu'ils n'appelleront pas parce que ça coûte plus cher et que les écoles n’ont pas un rond. Et en réalité ça l'arrange bien.
Elle sort dehors. Il fait beau. Elle se dirige vers le parc. Il se situe juste à l'arrière de l'école. Elle a l'habitude d'y manger à midi avec Saël. Saël c'est son petit copain, c'est sa raison de vivre. Elle se pose contre un arbre, sort son paquet de Camel et s'allume une cigarette. Si elle achète les Camels, c'est pour le dessin du chameau sur la boîte. Ca l'amuse. Elle n'aime pas spécialement les cigarettes et ne sait pas trop pourquoi elle fume. Sans doute pour passer le temps. Et puis les Camels ça lui rappelle les étés avec son frère, devant une partie de carte. Ca fait déjà un an qu'elle ne l'a pas revu, depuis qu'il est parti de la maison. Elle sort un livre de son sac : Nana. Elle aime beaucoup Emile Zola. Elle trouve qu'il y a des la vérité dans ses textes. Elle se plonge dans son livre pour quelques minutes, puis elle part dans ses rêves. Aurore c'est une rêveuse et une nostalgique. Ses profs le lui ont toujours fait remarquer sur ses bulletins de fin de trimestre.
 
 
 
 II.
 
 
Il est 12h30. La cloche sonne la fin de la classe de philo. La philo c’est sympa, surtout que le prof est mignon et énigmatique. Triturer sa tête dans tout les sens et décortiquer des textes et des phrases c’est son truc à Aurore. Ce n’est pas pour rien qu’elle a choisit la série Littéraire, même si à cause de ça elle a souvent droit à des sous-entendus vicieux de la part de son entourage quand à l’utilité et la pertinence de cette section. Mais elle s’en fout et qu’ils aillent tous se faire voir, elle ne vit pas pour eux mais pour elle et elle ça lui plait de remuer des textes dans tous les sens, d’analyser des phrases et de créer d’autres textes et d’autres phrases qui cette fois ci seront bien à elle. Elle aime bien mieux ça que de calculer des chiffres imaginaires ou de remuer des éprouvettes.
Aurore cours à son casier, y jette ses cahiers pêle-mêle et se dirige au # 67. Elle attend quelques minutes. Elle est dans la lune, le regard perdu de l'autre côté de la fenêtre. Soudain des bras entourent sa taille. Son ventre papillonne, comme à chaque fois qu'il arrive. Elle se sent flotter. Elle se retourne. C'est Saël. Il est grand et fort. Il est beau avec ses yeux clairs et ses cheveux noirs. C’est un des plus beaux garçons de l’école, elle l’a remarqué dès son premier jour au lycée. Elle ne lui a pas courut après, ils se sont juste trouvés, et maintenant beaucoup de filles la détestent dans l’école, même des filles à qui elle n’a jamais eu à faire, elles sont jalouses. Il lui sourit. Elle aussi. Ils s'embrassent. Quand ils se retrouvent c'est toujours la même émotion. Elle l'aime si fort et lui aussi. Ils se sont trouvés comme des bouées de sauvetage au milieu de la tempête. Ils ne veulent plus jamais être séparés. Ils ne se connaissent que depuis quelques mois, mais ils pourraient mourir l'un pour l'autre. Aurore se rappellera toujours de leur rencontre, à la fin de l'été dernier. Elles étaient sorties fêter la fin des cours avec ses copines.

Ils vont s'acheter un sandwich à la petite boulangerie du coin. Il y a beaucoup de monde à midi. Pour elle ce sera poulet, pour lui salami. Ils vont manger au parc. Le temps passe vite avec lui, trop vite. Ils se blottissent ensemble pour s'abreuver le plus possible l'un de l'autre. Il passe sa main sous son polo et touche son piercing. Il aime bien, mais il faut faire attention c'est encore sensible. La semaine dernière elle a séchée son cours de sport avec sa meilleure amie, Laetitia, pour aller se faire percer le nombril. Comme ça, sur un coup de tête. Elle a choisit un petit bijou blanc, son amie un rouge. Laetitia c’est sa meilleure amie, si ce n’est sa seule amie. Aurore a toujours eu de mal à entrer en contact avec les autres. Elle préfère rester à l’écart de peur sans doute de ne pas être acceptée. Pourtant les gens viennent vers elle, mais il y a toujours un moment, déterminé par un événement inconsciemment préétablit, celui où elle sent que la brèche qu’elle a ouverte devient trop importante et qu’elle risque d’y laisser une partie d’elle-même, où elle érige une herse, rompant définitivement toute possibilité d’approfondir son contact et d’en faire une relation. Et comme de toute façon les gens n’insistent pas, elle en reste là. Elle a peur d’être jugée, mais elle a aussi peur de la solitude. Pas celle de tous les jours, celle qui fait inexorablement partie de nous de par notre état d’être humain à part entière, mais de la solitude vicieuse, celle laissée par le manque d’un être qui est venu, qui a partagé notre espace, puis qui est partie sans demander son reste. La solitude de l’abandon, qui ronge comme une maladie et qui remet en question tout notre être, notre existante, notre raison de vivre. Laetitia c’est différent, elle a sentie qu’elle n’était pas comme tout le monde, qu’elle comprenait les choses. Aurore l’a laissée, petit à petit, entrer dans sa vie. Et c’est devenu sa meilleure amie. Si elle a si peur des autres, c’est parce que Aurore a toujours été, comme en amour, très entière en amitié. Quand elle se donne, elle se donne en entier et sait alors sa vulnérabilité face à ceux qui vendent leur présence, qui la distribue à la pelle, au premier venu, et qui la reprennent sans remords quand ils en ont finit, quand leur caprice les tourne vers d’autres pantins jetables. Mais même avec Laetitia, Aurore sait qu’elle garde une distance, un mince voile à peine perceptible mais qui est bien là, selon ou malgré elle, elle n’arrive pas bien à savoir.
 


III.
 

Il est 20h00. Les lumières des magasins et des restaurant brillent dans la rue. L’été commence à s’installer. Un air léger flotte dans l’air et nous caresse doucement. On est en voiture. Le vent tiède qui arrive par les vitres baissées nous enveloppe. Je suis avec ma copine et on roule dans le centre-ville, la musique dans les oreilles. On va fêter la fin du bac, la fin de notre première année de lycée. L’année prochaine, ce sera la Terminale. Le téléphone sonne. Nouveau plan, direction un café du coin où les amis de Laetitia nous attendent.
 
Je me suis assise au café, dos à la porte. On parle de tout et de rien, des cours qui finissent bientôt et de la perspective des nombreuses grasses mat’ à venir. Un ami assis à la table lève sa main et semble appeler quelqu’un derrière moi. Et c’est alors que je le vois, lui, toi. Tout s’est arrêté. Je t’ai regardé, médusé. Qui es-tu toi, pour venir me chambouler comme ça? Le regard qu’on se sont échangés était soudainement plein de sens. C’est comme si en une seconde on m’avait expliqué le pourquoi des choses et que chaque partie de ma vie avait dorénavant une raison d’être. Tout semblait si simple, si évident. En une seconde c’était le sens de ma vie qui m’avait été transmis par ce regard. Plus rien d’autre n’était important. Tout le reste était superficiel. Il s’est assis à notre table avec ses grands yeux verts et tout le monde s’est remis à parler normalement. Pour moi, plus rien n’était normal, ou bien au contraire, tout était devenu normal, parce qu’il était là. Avec lui, tout est paru comme une évidence dès le début. Cette soirée, ce regard, puis les premiers mots qu’on s’est échangés. Sa voix, si douce, si enveloppante…il semblait faire partie de moi avant même que j’ai appris à le connaître. J’aurais voulut que cette soirée ne finisse jamais. Tu étais assis à l’autre bout de la table et pourtant je me sentais juste à côté de toi. Mais cette soirée elle a été immortalisée dans mon cœur et elle vivra toujours malgré tout.
Puis, la vie a repris son cours : l’école, le bac…mais pour moi tout était différent. Il faisait maintenant partie de moi, peut-être sans que je le sache ou plutôt je le sentais mais je ne disais rien. Avec les hommes, avec la vie, il faut malgré tout ne pas s’emballer trop vite alors j’essayais de continuer comme si de rien n’était. Mais tu m’accompagnais inconsciemment dans chaque pas que je faisais. Puis un jour, je t’ai croisé dans les couloirs de l’école. Tous les moments qui s’étaient écoulés entre la soirée d’il y a quelques semaines et notre rencontre se sont effacés en quelques secondes pour ne laisser place qu’à lui, qu’à nous, qu’à cet instant. Il a soufflé en moi, inconsciemment, un nouveau souffle de vie. Et cette vie c’était lui, que lui, et rien d’autre. J’ai remercié au fond de moi le prof de math de m’avoir virée de son cours, sans quoi je n’aurais pas été en train de déambuler dans les couloirs. Mais tout ça semblait être le résultat d’une destinée évidente. Les maths ça n’a jamais trop été mon truc et tant mieux. Moi j’aime écrire, composer, créer. Les calculs ça me prend la tête. Alors souvent, pendant les cours, mon esprit se perd à faire autre chose, et cette fois là j’avais entrepris la confection d’un avion en papier que j’avais eu le bonheur de me faire surprendre à envoyer par la fenêtre, pour tester son efficacité. On s’est échangés nos numéros, mais entre eux tout avait déjà commencé quelques semaines auparavant. Le reste n’était que futilité.
 
 
 
IV.
 
 
 ll est 17h30. Aurore se rend à son cours d'Arts Plastiques. C'est son cours préféré. Elle y retrouve sa copine Laetitia. Le groupe se disperse dans les nombreuses classes vides de l'étage, avec les toiles et les peintures. C'est le seul cours de la semaine qu'elle ne se permettrait pas de rater. Elle s'y ressource et laisse libre cours à son imagination. Personne n'est là pour la juger. Et elle s'entend bien avec la prof. Même si des fois elles ont des petits accros. Aurore elle est dure à dompter, et elle a du caractère. Elle revendique, elle dit quand ça va pas, elle conteste, et les profs n'aiment pas toujours ça. C'est une rêveuse et peut-être aussi une idéaliste. Elle n'aime pas l'injustice et l'abus d'autorité mais quand elle aime elle donne tout, comme pour Saël. Elle est l'un et l'autre. Aujourd'hui, elle travaille sur la peinture d'une femme nue aux cheveux bleus. Elle est très absorbée. Elle veut appeler son oeuvre "L'enfantement". Parce que la femme est en position d'accouchement et que ses cheveux bleus représentent la pureté de la naissance. Aurore est plutôt satisfaite du résultat. Elle aime se sentir vivre à travers ses créations.

Il est 19h00. Elle repart chez elle, de l’autre côté de la rue, en face de l’école. Il fait déjà nuit et il fait frais dehors. Quand elle rentre il y a un plat de pâtes sur le comptoir de la cuisine. Elle se réchauffe une assiette au micro-onde. On est mercredi et il y a son émission à la télé, c’est Tout le monde en parle avec Thierry Ardisson. Elle aime bien cette émission. Elle rêve d’y aller un jour, non pas en tant que spectateur mais en tant qu’invités. Clara la rejoint. Clara c’est sa voisine de chambre, la cadette de la famille. Elle habite la maison avec sa sœur et son père. La mère est partie juste avant qu’Aurore arrive. Elle s’entend bien avec Clara. C’est un peu comme une petite sœur pour elle, qui est loin de sa famille. Puis, la grande sœur arrive. Elle s’appelle Stéphanie. Aurore ne l’aime pas trop, elle la trouve méchante. Elle est jolie pourtant, c’est dommage. Elle dit qu’un garçon de sa classe l’a invité au cinéma aujourd’hui, mais qu’elle n’avait pas trop envie d’y aller. Aurore lui répond en rigolant que elle ça l’aurait bien tenté, mais elle se fait sèchement rembarrée, de toute façon c’est pas elle qui a été invité. Elle ne manquait jamais une occasion d’être désagréable. Aurore ne l’aime vraiment pas. Elle l’a souvent fait pleurer, toute seule dans sa chambre. Le moindre détail était source de réprimande : la douche, le téléphone, la vaisselle…Heureusement, depuis que Saël était dans sa vie elle tenait mieux le coup. Il l’animait d’une force invisible qui l’entourait, la possédait et la berçait d’un sentiment de sécurité impassible.  De toute façon, plus que quelques mois à bosser ses cours, du moins suffisamment pour avoir le bac, et ensuite elle pourrait partir, s’installer elle-même dans un appartement, y être chez elle et y faire ce qui lui plaira. Et être avec Saël, surtout. Elle range son assiette vide dans le lave-vaisselle et s’enferme dans la chambre. De toute façon elle a une dissertation de philo à rendre pour lundi. Il faudrait qu’elle remonte sa moyenne, car ce n’est pas très fort depuis le début de l’année. Le prof trouve qu’elle a des idées intéressantes, mais qu’elle n’arrivait pas à structurer son texte. Un peu comme sa vie peut-être, qu’elle avait du mal à structurer, à mettre en place. Où elle avait tendance à se perdre dans tous ces flux d’événements et d’émotions. Heureusement, elle avait Saël. Son téléphone se met à vibrer. Un message, c’est Saël, l’amour de sa vie. Il lui dit bonne nuit, qu’il l’aime et qu’elle lui manque déjà. Aurore sourit.
Il est 23h00. Aurore se couche. Elle a du mal à s’endormir, comme tous les soirs. Trop de choses en tête. Elle est fatiguée pourtant, elle ferme les yeux, mais elle a l’impression que son cerveau ne veut pas s’éteindre.

à suivre...
Par Olivia Woerly - Publié dans : Roman : Le 7ème jour
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Dimanche 7 octobre 2007
Binocle était encore assis dans son coin, entre une boîte de sardine rouillée et une chaussette trouée, qui lui servait pour l’occasion, de fauteuil douillet. Il était une fois de plus en pleine réflexion sur son existence. Et plus particulièrement sur sa condition de rat. Les rats sont sans doute, avec les pigeons, les animaux les plus détestés de la planète. Bon il y aussi les araignées et les vers de terre, mais les rats restaient quand même dans le top 4, et ce n’était rien pour lui remonter le moral. Même les souris, pourtant pas si différentes, n’étaient pas aussi mal traitées que les rats. Elles étaient tout de suite plus mignonnes et les gamins en achetaient par dizaine, en animalerie, pour s’extasier devant elles alors qu’elles se dandinaient, insouciantes, sur leurs roues en plastique multicolores. Les rats, eux, tombaient toujours dans les mains de personnages plus glauques et marginaux que candides. Binocle se demandait pourquoi, contrairement aux souris, les rats étaient tout de suite plus lugubres. Les souris, on leur a même composé une chanson, celle de la souris verte qui courait dans l’herbe. Est-ce qu’on leur a composé une chanson à eux, les rats ?
Il se demandait donc, une fois de plus, pourquoi Dieu l’avait fait rat. Et puis, ce n’était pas un rat ordinaire. Il s’était toujours senti différent. Déjà tout jeune, alors que ses camarades couraient frénétiquement dans les égouts et se bagarraient à chaque intersection, lui préférait se retirer dans la pénombre, ou encore passer son nez à travers le soupirail du canal de la rue Chantilly et regarder le monde extérieur pendant des heures, observant ces intrigants bipèdes vaquer à toutes sortes d’occupation plus bizarres les unes que les autres.
Si on prend Loubard, par exemple, lui il n’avait pas de problèmes. Il ne s’était jamais posé de questions et il était naturellement guidé par les paramètres que lui imposait sa condition de rat. Il avait même la touche avec Mindie, malgré la grosse balafre qui lui recouvrait l’œil gauche. Binocle il aurait bien aimé lui faire une portée à Mindie. Dix petits rats, rien qu’à eux. Mais elle ne lui adressait même pas un regard. Loubard par contre elle le laissait lui courir derrière et lui tourner autour sans broncher, ça avait même l’air de lui faire plaisir. Binocle se sentait tellement étranger à tout ce monde, il se sentait comme un intrus au milieu de sa communauté. Non, décidément, il se demandait vraiment pourquoi Dieu l’avait fait rat.
Par Olivia Woerly - Publié dans : Roman : Rattitude - Communauté : Litterature
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Dimanche 7 octobre 2007
Binocle poussa un long soupir et se dégagea lascivement de l’emprise de la chaussette qui lui tenait chaud depuis 3 longues heures déjà. Ce coin était, avec le soupirail de la rue Chantilly, son endroit préféré. Là où il passait le plus clair de son temps, absorbé par ses réflexions les plus profondes. Parfois, les trois petits rats du tunnel voisin venaient le taquiner. Ils ne comprenaient sans doute pas l’isolement de ce rat étrange et tellement, tellement pensif. Ils se demandaient pourquoi, au lieu de chasser les casse-croûtes (quels qu’ils soient) et de grouiller à travers la ville souterraine, il se retirait, seul, loin de tous, pour rester immobile pendant des heures à (du moins c’était ce qu’il semblait) ne rien faire. En dehors de ceux-ci, Binocle ne recevait jamais de visite. Il était presque invisible au milieu de sa communauté. Il avait tellement pris l’habitude d’éviter les autres, qu’il ne savait plus maintenant comment aller vers eux. Alors il continuait à faire ce qu’il avait toujours fait, rester seul.
Binocle se dégagea donc de son coin douillet et trottina le long du canal principal. Le canal principal était l’artère de la communauté souterraine. Tout et tous y passaient. Un filet d’eau coulait le long de ce canal et les enfants y barbotaient inlassablement, jour et nuit, s’éclaboussant et se tortillant dans tous les sens. Les tunnels parallèles, qui se ramifiaient aux moindres recoins de la ville, débouchaient sur cette allée principale et se succédaient sur des kilomètres. A force de les emprunter, les rats les différenciaient par le détail de leur couleur, un peu plus claire ou un peu plus foncée, et par leurs signes distinctifs tel que des tâches, de la rouille ou des éclats. Binocle reconnaissait le tunnel qui menait à la rue Chantilly grâce a une trace de rouille, en forme d’étoile, qui se dessinait sur l’entrée du plafond. C’est pour ça qu’il avait emprunté ce tunnel la première fois, il avait été attiré et intrigué par cette forme étrange qui le surplombait. Il s’était faufilé le long de ce couloir et il avait finit par déboucher sur le soupirail de la rue Chantilly.
Il y était alors resté des heures, scrutant le moindre détail de ce monde extérieur et de ses étranges créatures plus ou moins vêtues de tissus de toutes sortes, parfois sur des échasses, d’autres fois portant des couvre-chefs de toutes formes et de toutes tailles. Il était resté interloqué et émerveillé devant cette vision singulière. Ensuite, il s’était retiré dans son coin habituel et avait longuement réfléchit.
Par Olivia Woerly - Publié dans : Roman : Rattitude - Communauté : SOIF DE LIRE...
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Lundi 8 octobre 2007
Plus précisément, Binocle avait bien un ami. Ou plutôt un compagnon d’infortune avec qui il partageait sa différence. Mais c’était bien tout ce qu’ils partageaient, puisque Grignote était certes différent de par l’obsession compulsive, presque maladive, qu’il vouait à la nourriture. Mais malheureusement, ou heureusement c’est selon, ce dernier était lui aussi bercé par l’insouciance de sa condition. Réglé tel un robot, il était en permanence en recherche de nourriture, plutôt isolé à force de fuir les contacts avec ses camarades au profit de tout rapprochement à finalité comestible. Il était programmé pour ne pas pousser son raisonnement plus loin, et si Binocle et lui avaient finit par se rapprocher, c’est bien parce que la nature les avaient amenés à se retrouver régulièrement tous les deux à l’écart du groupe. Ils s’étaient donc mis à avoir un contact, jusqu’à un certain point, qui se basait d’avantage à l’expression d’une série de signes issus d’un code commun, futiles instruments de communication vides de profondeur pour Binocle, mais dont ils s’acquittaient de temps à autre pour garder un minimum de lien social. Une façade, peut-être un mensonge à lui-même qui sonnait faux mais qui lui donnait l’impression, pendant un court instant, d’appartenir à une communauté. Il savait que ça ne menait nulle part, mais il savait aussi que, aussi contradictoire que cela puisse paraître, c’était vital.
Voila donc à quoi ressemblait la vie de Binocle. Une série d’unités, répétitives et immuables, qui se succédaient tout au long de la journée. La seule particularité de ces unités était l’ordre dans lequel elles se succédaient, qui variaient d’un jour à l’autre. La vie de Binocle était monotone et bercée par ses interminables questions quand à sa condition et aux raisons qui venaient justifier son existence. Avec de temps en temps un contact avec son camarade Grignote et son embonpoint ou une visite impromptue des petits rats espiègles du tunnel voisins.
Binocle reprit son chemin, avançant furtivement le long de la paroi humide du canal principal en direction du tunnel qui menait à la rue Chantilly. Une fois arrivée à l’intersection, il leva la tête pour vérifier que la petite tâche en forme d’étoile se dessinait bien au dessus de sa tête. Il renifla l’air en faisant bouger frénétiquement son petit museau. Il volait dans l’air une odeur étrange aujourd’hui, il ne reconnaissait pas la senteur habituelle, qui lui était devenu si familière, et qui planait dans l’air à chaque fois qu’il empruntait ce passage. Binocle revérifia que l’étoile de rouille marquait bien l’entrée du passage. Vérification faite, il disparu dans le petit tunnel sombre, celui qui menait lui semblait-il, au soupirail de la rue Chantilly.

à suivre...
Par Olivia Woerly - Publié dans : Roman : Rattitude - Communauté : SOIF DE LIRE...
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Jeudi 11 octobre 2007
Binocle fit à nouveau frétiller son museau. Cette odeur ne lui revenait décidément pas. Il marchait depuis plus d’une demie-heure et il n’apercevait toujours pas la bouche d’égouts de la rue Chantilly. Il se dit que ses jambes fatiguaient sans doute avec l’âge. Il n’était plus aussi vif qu’au temps de sa jeunesse. Enfin, il n’était pas vieux non plus. Mais son corps se mettait à crouler sous le poids de ses questionnements quotidiens, il se dit que sa tête le tuait à petit feu. Ou bien peut-être était-ce l’inverse, peut-être était-ce sa tête qui s'était usée sous son état de léthargie persistant et son manque de motivation chronique. Ne disait on pas un esprit sain dans un corps sain ? En tout cas, que l’on commence par l’un ou par l’autre, par la tête ou par le corps, ils étaient indubitablement liés. Mais Binocle était trop occupé à se poser ses perpétuelles questions existentielles pour s’inquiéter de l’état de ses jambes ou bien de sa tête, tout cela lui paraissaient bien futiles et il continuait à trottiner de plus en plus péniblement dans le tunnel sombre et qui semblait maintenant interminable.
Il entendit soudain des couinement aigus. Il se figea sur place un instant, pris de panique. Binocle n’avait jamais aimé les problèmes, plus il les fuyaient comme la peste. Il était plutôt de nature craintive et se méfiait de la plupart des choses qui l’entouraient. A une époque il avait eu le courage de parcourir la ville souterraine, à travers ses veines et ses artères, et avait ainsi découvert le soupirail de la rue Chantilly, mais ce temps était révolu. Maintenant, il sursautait au moindre mouvement et se tenait loin de tout élément de nature bruyante et inconnue. Il se disait que suffisamment de choses se passaient déjà dans sa tête sans qu’il se tracasse d’avantage en s’attirant d’autres problèmes. Et puis ce n’était pas un téméraire voilà tout. Il partageait donc ses journées entre la tranquillité de son foyer et les longues observations paisibles, et pourtant mentalement animée, du monde extérieur, sans jamais cependant s’y aventurer lui-même.
Le bruit perçants des couinements le tira brusquement de ses pensées. Ces cris ressemblaient bien à ceux d’un rat, mais ils avaient quelque chose de terrifiant. Il lui semblait distinguer deux rats, l’un des deux s’apparentait d’avantage à un long gémissement aigu, l’autre rappelait un hurlement haineux et saccadé. Binocle tendit l’oreille sans bouger d’un millimètre pour tenter d’identifier la provenance des bruits, il osait à peine respirer. Cette odeur étrange à l’entrée du tunnel, et maintenant ces cris, il ne comprenait pas ce qui lui arrivait et surtout ce qui était arrivé à son tunnel habituellement paisible. Les bruits semblaient provenir d’un renfoncement un peu plus loin en avant, sur la paroi gauche du tunnel. Binocle ne se rappelait pas avoir déjà vu un renfoncement à cet endroit. Il regarda furtivement autour de lui et se rendit compte avec effroi qu’il ne savait pas où il était. Comment avait-il pu se perdre dans ce chemin qu’il connaissait par cœur, qu’il empruntait depuis des années maintenant. Avait-il vraiment perdu la tête, fatigué par tant d’années de questionnements, s’était-il trompé de passage, pourtant il lui semblait bien avoir reconnu la petite tâche de rouille sur la plafond à l’entrée, ou bien était-il tout simplement allé trop loin ? Le cerveau de Binocle tourna soudain à toute vitesse, il voulait comprendre, mais il ne fit qu’alimenter sa panique.

à suivre...
Par Olivia Woerly - Publié dans : Roman : Rattitude - Communauté : SOIF DE LIRE...
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